Afrique du sud 2010. En attendant la Coupe du monde de football


J’ai eu le plaisir de recevoir cette contribution à Tropismes de la part du penseur et chercheur Achille Mbembe. Bonne Lecture! Y.

ACHILLE MBEMBE

Le coup d’envoi de la prochaine Coupe du monde de football aura lieu dans moins d’une centaine de jours à Soccer City, dans la grande métropole afropolitaine de Johannesburg, non loin des lieux où autrefois les randlords exploitaient les mines d’or du Witwatersrand.

Dans ce stade ultramoderne doté d’une capacité de 90 000 places et dont l’architecture rappelle une “calebasse africaine”, l’Afrique du Sud apprendra au monde entier quelque chose de sa puissance potentielle. En retour, le monde apprendra –du moins on l’espère- quelque chose de la capacité de l’Afrique -ou en tous cas de sa nation la mieux organisée- à se tenir à hauteur de l’humanité.

Cette “chose de la joie” qu’est le football

Pour parvenir à ce but, il aura fallu franchir maints obstacles, et la course est loin d’être achevée. La décision de tenir ce tournoi en Afrique n’a jamais emporté une universelle adhésion. Comme chaque fois lorsqu’il s’agit de cette région du monde, la Bête, tapie dans le fourré, a vite fait de relever la tête.

Arguant tantôt de “l’incurie africaine générique”, des taux extraordinaires de criminalité, de la violence rampante et de l’insécurité, voire de la prévalence du SIDA, certains milieux de la droite et de l’extrême-droite en Angleterre, en Hollande, en Australie et en Allemagne auront fait feu de tout bois. N’hésitant pas à recourir aux préjugés les plus stupides, voire à une véritable campagne de désinformation, ils auront activement milité pour que soit retiré à ce pays le privilège d’abriter l’événement. Au passage, ils seront parvenus à instiller suffisamment de doute et de crainte dans l’esprit des plus peureux et des hésitants. L’image de l’Afrique du Sud aura été passablement ternie. La récession économique s’y ajoutant, l’on doit aujourd’hui réviser à la baisse le chiffre des visiteurs attendus pour ce rendez-vous quadriennal.

À trois mois de l’échéance, tout indique pourtant -sauf cas de force majeure- que le premier méga-événement de ce genre à se tenir en terre africaine sera un mémorable succès. Certes, l’Afrique du Sud n’est ni la Chine, ni la Corée du Sud, ni le Japon. Mais elle n’est pas non plus un “pays africain ordinaire”. Première puissance économique du Continent, elle dispose d’infrastructures modernes, de solides institutions, d’une presse libre, d’une classe moyenne fort diversifiée et bien éduquée, d’élites industrielles et intellectuelles cosmopolites- et, lorsqu’il le faut, d’une remarquable volonté politique, d’un savoir-faire technique admirable et de réserves insoupçonnées de fierté et de dignité nationale que symbolise la figure tutélaire de Nelson Mandela.

Toutes ces ressources ont été mobilisées non seulement dans le cadre de la campagne pour l’obtention du droit d’organiser la Coupe du monde, mais aussi lors de la phase de préparation qui s’achève bientôt. Déjà, chaque jour qui passe, la ferveur monte. Les sens s’épanouissent. Dépouillés d’arguments, les derniers sceptiques locaux déposent les armes et se rallient à la cause. Petit à petit, le pays tout entier rentre dans la fièvre de l’imagination et de l’anticipation. L’on entrevoit d’ores et déjà les bruits des rues en juin-juillet, les couleurs, les gestes et les drapeaux, le bourdonnement des stades, la clarté des bals et des réjouissances populaires. Cet hiver –Hémisphère Sud oblige- quelque chose en commerce avec l’immensité du monde va se produire dans ce pays. Cette “chose de la joie” qu’est le football arrive -dans toute son ubiquité. Et ici, nombreux sont ceux qui tiennent à être, de leur vivant, les témoins de ce grand moment d’allégresse.

Pornographie de la dépense

De nouveaux aéroports internationaux ont été construits. C’est le cas de King Shaka à Durban. Plusieurs autres ont fait l’objet de travaux colossaux d’extension. C’est le cas d’Oliver Tambo à Johannesburg et de l’aéroport international du Cap. Tous les deux sont désormais capables de gérer des centaines de vols par jour. Dans l’ensemble, les services aéroportuaires sud-africains prévoient plus de 120 000 vols tout au long du tournoi. Officiellement, environ 450 000 visiteurs sont attendus. Ce chiffre sera sans doute révisé à la baisse.

Tous les stades (à l’exception de celui de Mbombela où le gazon devrait etre planté de nouveau) sont prets. Dans certains cas, seuls de mini-travaux d’embellissement restent à effectuer –tache extrêmement pénible et délicate. Les travaux de finition incluent, entre autres, la construction des parkings, l’installation de milliers de caméras de surveillance destinés au contrôle des foules, l’électrification des rues et des avenues, l’extension des boulevards destinés aux transports en commun. À Johannesburg, le quartier général des médias sera réceptionné le 19 mai prochain. À lui tout seul, il couvre une surface de 4 000 mètres carrés. Près de 30 000 journalistes accourus de tous les recoins de la planète s’apprêtent à s’abattre sur le pays. Le “centre nerveux” -d’où partiront les retransmissions en direction du globe– sera opérationnel avant la mi-avril.

Pikitup, la société en charge de la voirie a déployé près de 3 000 agents chargés de la propreté. Le train rapide (Gautrain) qui relie l’aéroport Oliver Tambo à Sandton (quartier des affaires) sera opérationnel à partir du mois de mai. Près de 40 000 policiers assureront la sécurité pendant la durée des jeux. En arrière-plan, la force d’action rapide de l’armée sud-africaine s’entraine sans relâche, prête à répondre à tout éventuel attentat terroriste. Environ 50 000 volontaires de toutes races et ethnies ont été recrutés. Certains prendront part à la cérémonie d’ouverture. Ils commenceront leur formation dans les jours qui viennent. Les Brasseries sud-africaines s’attendent à voir couler environ 30 340 000 millilitres de bière en un mois, soit plus de 100 000 hectolitres de plus que d’ordinaire. Sur environ trois millions de billets, il ne reste plus qu’un demi-million en vente. Une grande partie a été achetée par des citoyens et résidents sud-africains.

À Johannesburg, plusieurs lieux publics ont été retenus pour le Festival des Fans (Fanfest). C’est notamment le cas des parcs situés dans les vastes ceintures de pauvreté que sont Diepsloot, Ivory Park, Orlando West, Rose Park, Kremetart, Thokoza, Joubert, Diepkloof, Bezuidenhout, James, Orange et James et Ethel Gray. Dans le quartier de Kensington, Rhodes Park abritera un « village panafricain » où seront organisées de nombreuses activités culturelles. Avant la fin du mois d’avril, 200 000 nouveaux arbres auront été plantées dans une ville qui en compte déjà près de 6 millions. Des centaines de milliers de drapeaux sud-africains ont été confectionnés ainsi qu’un assortiment d’objets et de marchandises dont le Makarapa, sorte de casque pittoresque souvent assorti d’énormes lunettes en écailles et fortement prisé par les supporters des clubs locaux. Il en est de même des vuvuzela, trompettes en plastique dont le son perçant et monocorde, typique de l’abeille ou du moustique, est capable d’énerver plus d’un tympan. La danse de la Coupe du monde, le Diski -un mélange de pas puisés dans les traditions locales (le kwaito notamment) et dans la global black culture- fait déjà rage sur les ondes radiophoniques, à la télévision, voire dans la rue.

Regroupés en majorité dans la province du Gauteng, les camps d’entrainement pour les équipes qualifiées sont également prêts. Selon les derniers sondages, une large majorité de Sud-Africains (85%) sont convaincus que le pays relèvera le défi et que la Coupe du monde sera un succès. Mais seulement 55% d’entre eux font confiance à l’équipe nationale, les Bafana Bafana. Son classement dans la hiérarchie mondiale est pour le moins médiocre. Le sachant, les Sud-Africains ne s’attendent à aucun miracle. Mais l’absence de miracle ne les empêchera guère de participer à ce qui sera sans doute un monumental carnaval.

Que signifie ce grand bazar?

En tant que méga-spectacle, la Coupe du monde est avant tout un événement sportif et commercial dont le gros des bénéfices est accaparé par la FIFA. Au pays organisateur reviennent sinon le trophée, du moins d’énormes profits symboliques et, subsidiairement, économiques. Si pertes il y a, ses contribuables paient l’ardoise et celle-ci peut, à l’occasion, s’avérer salée. Le cout total de l’opération sud-africaine dépassera sans doute les 4 milliards de dollars, à un moment où le gouvernement cherche à négocier avec la Banque mondiale un prêt de 3,5 milliards de dollars destinés à financer de nouvelles capacités de production d’énergie électrique.

Face aux défis de la pauvreté de masse, des inégalités et du chômage, de l’absence de logement et d’accès aux services sociaux de base, certains se demandent si pareille entreprise peut être moralement justifiée. En lieu et place de cette pornographie de la dépense, avec ses stades pop-baroques, ses infrastructures pure chair technologique, ses tissus métallisés relookés kitsch, n’aurait-il pas mieux valu investir dans l’urgent qui, ici, s’apparente si étroitement au futur –la lutte contre la criminalité rampante, la rénovation d’un système de santé en déclin, la réforme d’un système éducatif qui ne fait que produire des analphabètes, la régénération d’immenses espaces urbains dénués de toute urbanité, un toit, un emploi aussi précaire soit-il, de l’eau potable, de quoi se mettre debout et marcher dans la dignité?

Dans ce pays menacé par la fièvre du “bas matérialisme”, où l’ANC (le parti au pouvoir) succombe petit à petit aux sirènes de la kleptocratie et à une conception libidinale du pouvoir et où de nombreux citoyens ne rêvent que de consommation, la question de savoir si tout ce bazar a un sens n’a pas seulement une dimension économique et politique. Elle est aussi une question esthétique.

Le gouvernement a consacré plus de 2 milliards et demi de dollars aux infrastructures routières, aéroportuaires et autres services. Des dizaines de milliers de sans-travail ont été enrôlés dans des emplois à durée limitée dans divers chantiers. Tous ces investissements stimuleront l’économie et leurs effets se feront sentir bien au-delà de l’événement lui-même. Voilà la réponse économique. Réponse politique –la Coupe du monde servira à attiser le désir sud-africain d’avenir commun et, par rapport au reste du monde, la nation fera une expérience de dilatation symbolique.

Mais il manque la réponse esthétique, c’est-à-dire une grande Idée susceptible de donner à ce projet pharaonique quelque épaisseur culturelle; une Idée capable de résumer, puis de révéler, à ce pays lui-même et au reste du monde, le chant neuf de ses possibles. On connait les propriétés vibratoires du football. Mais elles ne compensent guère l’absence d’imagination. Le maillon faible de cette débauche d’énergie, c’est l’absence d’Idée, le fait que pendant un mois, il n’y aura guère d’équivalent culturel digne de ce nom à ce mammouth de la matière. Pour la cérémonie d’ouverture, il n’y aura rien de comparable au techno-sublime offert par Pékin lors des derniers jeux Olympiques –un mélange de postmodernisme et de confucianisme entièrement tourné vers le futur et destiné à marquer l’avènement à la puissance de l’Empire pluriséculaire du Milieu.

Engluée dans le commercialisme, l’Afrique du Sud peine à mobiliser les ressources culturelles et intellectuelles qui pourraient permettre de la révéler à elle-même comme une force de l’esprit dans un monde désormais porté par la logique de l’enclos.

Et cette réponse esthétique, il est peut-être trop tard, maintenant, pour la formuler.

Achille Mbembe est professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand, Johannesburg (Afrique du Sud). Il enseigne également à Duke University aux États-Unis. Son prochain livre, Critique de la raison nègre, sera publié à Paris en 2010.



Pour le St-Valentin et pour tous ceux qui ont eu un amour d’enfance


1986, ou presque. J’ai eu 9 ans le 5 septembre. Ah que j’ai attendu ce moment! Trois mois et trois semaines exactement. Je n’arrive pas à le croire. J’aurai enfin le droit d’assister à la fête du nouvel an. Mon cœur bat trop fort, j’ai l’impression qu’il quittera bientôt mon corps. Je vais le revoir, enfin le revoir. Depuis septembre, nous nous sommes à peine vus. Qu’il me manque!
- Il n’est plus un petit garçon pour faire du vélo avec toi, dit Maman.
- Il a seulement 13 ans Maman!
Et je sais que sa mère à lui, lui dit que je suis trop jeune pour monter à vélo avec lui. C’est vrai qu’il n’est plus le même, depuis qu’il est parti à cette stupide école. On dirait qu’il a grandi deux fois plus vite. Je n’oublierai jamais le jour où nous sommes tombés tous les deux du vélo qu’il essayait de conduire sur une seule roue. Vol direct dans un énorme bouquet de cactus!

Voilà. L’heure est arrivée. J’ai du mal à respirer. La porte de l’appartement s’ouvre enfin. Je le cherche du regard, faisant des manœuvres parmi les multiples jambes. Je le vois tout à coup. De loin, il me fait signe indiquant du doigt sa chambre. Je glisse parmi les verres de champagne. Je me frotte contre les robes décolletées. J’évite le baiser gras de Tante Nahid. Je m’accroche à la vie pendant que le gigantesque Oncle Fakhira me lance dans l’air avant de me rattraper. Oui, oui, j’ai encore grandi, laisse-moi donc partir! Je faufile entre les vestons carreautés, et les cigarettes à moitié fumées qui traînent dans les mains tout près de mes yeux. Encore quelques pas, et je serai délivrée!
- Attention!
Je manque de justesse le cabaret d’hors-d’œuvre qui flotte au-dessus de ma tête.



Manifeste pour un Québec pluraliste


Un groupe de chercheurs et de penseurs ont pris l’initiative d’écrire un texte pour défendre le pluralisme de la société québécoise et j’en suis très heureuse. Je vous prie de lire attentivement le texte et j’espère que vous pourriez ajouter votre nom à la liste des signataires. Si l’on se fie aux textes qui commencent à être publiés contre ce manifeste dans – quelle surprise – Le Devoir, les initiateurs de ce projet auront besoin de votre soutien.

Bonne lecture!

Yara

Nous sommes d’allégeances politiques et intellectuelles diverses, mais nous partageons une profonde inquiétude quant à la direction que prend le débat sur l’identité et le vivre-ensemble au Québec. Il nous semble qu’une vision ouverte, tolérante et pluraliste de la société québécoise, une vision qui est selon nous en continuité avec les grandes orientations du Québec moderne, se trouve occultée par deux courants de pensée qui sont en rupture avec cette évolution et avec notre histoire. Ces deux courants finissent par converger dans une manière de concevoir la société québécoise qui, selon nous, risque de priver le Québec du dynamisme qu’insuffle aux sociétés une posture d’accueil et de dialogue, conditions essentielles à l’élaboration d’un authentique vivre-ensemble.

Deux courants convergents

Nous qualifierions la première de ces visions de nationaliste conservatrice. Elle voit le Québec comme ayant fait de trop larges concessions envers la diversité culturelle ces dernières années. L’interculturalisme, la laïcité ouverte, les pratiques d’accommodement raisonnable, le programme d’Éthique et culture religieuse (ECR) et d’autres politiques semblables sont perçus par les tenants de cette position comme mettant en péril une culture québécoise authentique et comme éclipsant la mémoire de la majorité historique.

La seconde vision revendique une laïcité stricte. Elle récuse les manifestations religieuses « ostentatoires » dans la sphère publique. Elle entend renvoyer le religieux hors de l’espace public, non pas au nom de valeurs québécoises majoritaires, mais au nom d’une conception de la société qui préfère limiter tout signe d’allégeance religieuse au seul espace privé.

Ces deux courants, a priori différents, convergent concrètement de deux manières. D’abord, dans la mesure où les pratiques et les signes religieux des minorités sont toujours plus « visibles » aux yeux de la majorité que les siens propres, les tenants d’une laïcité stricte et ceux d’un nationalisme conservateur se rejoignent dans une même attitude d’intransigeance à l’endroit des minorités, exigeant qu’elles se plient à une vision de la société québécoise qu’elles n’auraient pas contribuée à forger. Les deux courants convergent également lorsqu’une laïcité stricte est invoquée à l’encontre de citoyens membres de confessions religieuses dont les croyances sont tenues pour incompatibles avec la laïcité de la société québécoise.

Or, il existe une autre vision de la société québécoise, plus ouverte, plus tolérante et surtout plus dynamique dans sa conception des rapports sociaux : nous croyons qu’elle correspond, mieux que ne le font les visions que nous venons de décrire, aux exigences de la vie en commun dans une société plurielle et aux orientations sociopolitiques du Québec. Cette vision est actuellement fragilisée par la place qu’occupent le nationalisme conservateur et la laïcité stricte dans le débat public, par le fait aussi qu’aucun des deux principaux partis politiques québécois ne s’en fait explicitement le porte-étendard (même si cette vision a été, à différentes époques, embrassée tant par le Parti québécois que par le Parti libéral du Québec). Nous souhaitons exposer ici cette position pluraliste, qui nous semble la plus apte à répondre aux défis du Québec d’aujourd’hui et de demain …. LIRE LE TEXTE EN ENTIER ICI



La vérité sort de la bouche des enfants


Dieu

- Maman, Dieu peut-il être méchant?
- Non chérie. Seuls les gens peuvent être méchants.

Exil

- Maman, téta Lulla vie à Dubai
- Oui
- Téta Amal vie en Palestine
- C’est bien ça
- Téta Hajjeh vivait à Beirut
- C’est vrai
- Alors pourquoi sommes-nous ici ?

Argent

- Maman, pourquoi c’est toujours nous qui allons visité la famille ? Pourquoi la famille ne vient jamais chez nous ?
- Parce qu’il faut de l’argent pour voyager
- Oh.
Pause.
- Maman ?
- Oui ma chérie.
- Qui a inventé l’argent ?



Noix de pin


Je lisais aujourd’hui un merveilleux texte sur la cuisine et l’écriture. Ça m’a fait penser à un souvenir d’enfance … Jeune fille, j’adorais les noix de pins (je les adore encore!). Ma mère les faisait griller avec des amandes pour garnir le riz et la viande hâchée. Mon plus grand bonheur était de voler quelques noix de pin pendant qu’elle s’occupait à faire autre chose. Parfois je les prenais dans mes doigts si chauds qu’elles me brûlaient. Je les aimais tant que je ne les appelais pas par leur vrai nom, snobar (en arabe). Non, pour moi, elles étaient des ca’ké (biscuits). Du dessert quoi! Maman as-tu encore des ca’ké? Ou Maman, est-ce que je peux avoir un peu de ca’ké. Juste un peu? Elle ne voulait jamais bien sûr que j’en prenne car elle savait que je ne pourrai jamais me limiter à “juste un peu”. Elle devait toujours faire griller d’autres, car les noix de pin qui survivaient à ma gourmandise couvraient à peine le plat de riz.

Ce soir, j’ai fait un plat très modeste pour le souper, un plat de paysans comme on dit chez les Palestiniens : des petits pois, de la viande hâchée, sautés avec des onions, du poivre, sel, et du riz. ET j’ai fait griller des noix de pin pour le garnir … ET je me suis mise à grignoter sur mes « biscuits », en lisant mon texte merveilleux qui s’intitule “la recette magique” … Un moment de bonheur parfait.

Yara



Laferrière: J’entends encore ce silence


Un témoignage puissant de Dany Laferrière dans le Nouvel Observateur de cette semaine.

Dany Laferrière:

Le silence. Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de morts. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

Les projectiles. Même à 7,3 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi, c’était le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu à la tête.

La nuit . La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi cette nuit-là à la belle étoile. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé. Le dernier tremblement de terre d’une telle ampleur remonte à près de deux cents ans. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couchés par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. J’ai eu l’impression que c’était la terre qui tremblait.

Le temps. Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’internet. Plus de téléphone portable. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

La prière. Subitement, un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son coeur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument, c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

Les animaux Les chiens et les coqs nous ont accompagnés toute la nuit. Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là, j’attendais sa gueulante.

La révolution. Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communication détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit, ce fut la révolution.



Expression arabe: Devant la catastrophe on ne peut que rire


Je suis collée comme tout le monde à l’écran de ma télé, suivant avec angoisse les événements dramatiques en Haïti. Mais cet après-midi, j’ai reçu ce vidéo en réponse à un texte précédent sur les mesures de sécurité de plus en plus aggressives dans les aéroports canadiens. Ça m’a fait rire et en ce moment de détresse devant la souffrance humaine, je pense que c’est une bonne chose de se permettre un peu d’humour, ne serait-ce que pour une minute.

Yara



Learning isiZulu


Sawubona! (Hello in isiZulu)

As some of you might already know, I decided that my next research project would be on music in South Africa. So in preparation, I’ve started to learn one of South Africa’s 11 official languages, Zulu or as it is more appropriately called isiZulu. It’s a blast! But a challenge too. If there are any isiZulu speakers out there, who read this blog, I would love to get in some kind of language exchange with you. I need to practice! How about some of my Arabic or French for some of your Zulu?

Ngiyabonga! (Thank you!)

Yara



Profilage


Deux semaines durant, j’ai eu droit à une pause de la folie qui s’est emparée du reste du monde. Pendant que des milliers de passagers se faisaient fouiller et agressés sur les frontières par des agents de sécurité à travers le monde, mon mari et moi sont passés à travers 2 aéroports différents en Chine, celui de Beijing et l’aéroport international de Shanghai sans jamais se sentir harcelés.

Pas de fils d’attente interminables, pas besoin de se déshabiller ou de construire un train de cabarets pour y mettre nos objets personnels avant de les faire scanner. Il y avait bel et bien un scanner, mais il suffisait de tout mettre dans un même cabaret, manteau, sac, ordi, car le personnel est bien entraîné pour tout voir sans avoir à tout éparpiller dans un contenant individuel. Vos bottes, ou ceintures ou bijoux font capoter le scanner? Pas besoin de les enlever, s’ils sonnent, on passe le scanner manuel sans jamais te toucher et c’est tout. En 1 minute tout est terminé.

J’arrive à Vancouver, sachant que mes bottes ont tendance à sonner, je les enlève à l’avance pour éviter qu’on me fouille, car la dernière fois qu’on la fait, c’était si agressant, si humiliant. La dame a littéralement mis ses mains dans mes sous-vêtements et sans qu’on soit dans une chambre à part, donc tout le monde a eu droit au spectacle et à voir le bas de mon ventre. Jamais, plus jamais, je ne laisserai quelqu’un me refaire cela, m’étais promise, alors je fais tout pour éviter cela.

J’enlève donc ma ceinture et mes bottes, je passe par la porte, rien ne sonne. Mes autres objets? Rien ne sonne et personne ne me demande d’ouvrir mon sac. Malgré cela, une agent vient tout à coup et me dit, it’s random search!! Random search my ASS. Cette fois-ci, j’ai décidé de ne plus me laisser faire. La dame, avec son faux sourire me dit, y a t-il des parties de votre corps qui sont douloureux (pour m’épargner la douleur quoi). Je réponds, avec le ton le plus ferme et le plus poliment menaçant que je pouvais sortir: Just DON’T put your HANDS between my legs, UNDERSTAND? en la regardant droit dans les yeux. La réaction de la dame mériterait un autre blog. J’avais réussi à l’intimider. Alors elle décide, vaut mieux amadouer cette Arabe. Alors elle se met à me poser des questions comme:

-Did you enjoy your trip? évidemment pendant qu’elle me fouille.
-I was enjoying it until now, je réponds.

Elle décide de ne rien dire. Elle est évidemment intimidée ce qui me réjouit. Car d’habitude, on me répond:

-It’s for your own security, Madame, auquel je réplique généralement:
-Non, Madame, it’s for YOUR own security.

Elle se rend jusqu’à mes pantalons. Je la régarde. Elle me tape de l’extérieur sans m’agresser.

-Thank you for cooperation, me dit-elle, avec son plus beau sourire. Je réponds
- Next time I pass without the scanner ringing and one of you decides to search me anyway, be sure that I WILL NOT cooperate. Have a good day, Madame.



Les milles visages de Shanghai


Chers amis,

Il est presque 6h du matin. Nous rentrons ce soir à Montréal. Hier était une magnifique journée. Je suis sortie très tôt le matin et j’ai pris le métro pour aller découvrir Shanghai à pieds. J’ai marché des heures et des heures, littéralement des dizaines de kilomètres si l’on juge par la distance et par les heures de marche (j’ai marché de 8h jusqu’à 16h l’après-midi, ne prenant qu’une pause café d’une demie heure!) et j’ai exploré des quartiers absolument fascinants, comme le quartier de la concession française qui date de l’époque où Shanghai était habitée par des milliers et de milliers de colons, de réfugiés, d’aventuriers et de marchands européens qui se sont établis dès le 18e siècle (avant même je pense) en diverses concessions territoriales. Shanghai était la porte vers la Chine, le centre de la commerce internationale de l’opium, du jeu, et de la prostitution.

Les Français, Anglais, Américains, Néerlandais et Russes sont tous venus et se sont établis soit pour faire la commerce avec les marchands chinois qui gouvernaient Shanghai, plus tard, pour fuir les deux guerres mondiales, la dépression des années trentes, soit pour se refaire une vie après un scandale dans le pays natal, ou vivre loin des restrictions victoriennes. Shanghai était un port complètement ouvert, pas besoin de passeport ou de n’importe quelle pièce d’identité pour y entrer et s’y installer. C’était un paradis pour celui qui voulait recommencer sa vie ou aller à l’aventure comme ces Européens qui ont laissé leur marque sur l’architecture.

De l’autre côté, il y avait aussi la Shanghai des Chinois, qui contrairement au reste de la Chine était divisée et gouvernée par différentes associations marchandes et de guildes, ce qui a contribué à lui donner ce caractère unique qu’on trouve nulle part ailleurs en Chine. J’ai marché aussi dans plusieurs des grandes artères ultramodernes de la ville aux dimensions hallucinnantes. Tellement que chaque intersection est couronnée d’un viaduc pour piétons en forme de grand rond-point suspendu au-dessus du boulevard.