CE TEXTE BIOGRAPHIQUE A ÉTÉ ÉCRIT EN 2003 DANS LE CADRE D’UN SÉMINAIRE DOCTORAL.
Yara El-Ghadban
Mise en scène
Dans Charmide, Platon, via Socrate, tente de définir la sagesse. Trois définitions principales sont proposées que j’ai interprétées ainsi : Est sage celui qui est capable de penser avec lucidité et détachement; celui qui est assez modeste pour connaitre ses propres limites et lacunes, mais aussi celles des autres et enfin celui qui démontre une prise de conscience de lui-même et de ce qui l’entoure. Cette prise de conscience ne peut avoir lieu qu’avec la connaissance, le savoir, non seulement l’accumulation d’idées mais aussi la mise en relation de ces idées. La sagesse n’est pas innée, c’est un potentiel qui reste à réaliser. On apprend à être sage. Et j’utilise cette phrase dans son sens négatif ainsi que positif
Si j’avais à définir la sagesse, je dirais que c’est la maîtrise de l’art du risque calculé. Dans le mot « risque » réside la reconnaissance qu’on ne peut pas tout contrôler, ni connaître. Prendre un risque est un acte de foi, un abandon à l’inconnu, mais la sagesse permet de gérer cet élément inconnu et d’une manière assez efficace en profitant de notre savoir, de notre expérience et de notre conscience des choses. À ce moment seulement, le risque devient un risque calculé. J’utilise le terme « risque » pour répondre également à Socrate qui substitue le calme pour la lenteur dans la définition proposée par Charmide et la rejette sur cette prémisse. Le risque ne peut avoir lieu qu’à travers une action rapide, donc il n’est pas question de lenteur dans un risque calculé. Un maître du risque calculé a appris à tempérer cette action rapide par la modestie et la connaissance, mais le risque, bien que réduit, demeure.
Bref, écrire une biographie intellectuelle requiert une certaine sagesse. Comment écrire sur soi sans se connaitre ni se situer dans le monde? Comment écrire sur soi sans prendre le temps de s’auto-analyser, sans se forcer à rester calme et se contempler? Comment écrire sur soi sans prendre ce risque calculé de se dévoiler et de se mettre à nu dans toute sa vulnérabilité et ses défauts dans l’espoir que ce risque aura des dividendes, qu’il permettra d’accéder à un autre niveau de sagesse? Je me demande si je suis assez sage pour écrire cette autobiographie… Mais dans le même temps, je suis assez sage pour savoir que je ne suis pas assez sage! Donc, je suis assez sage pour au moins faire une tentative. Le voici mon risque calculé.
Dans l’ambiguïté de la sagesse résonne également l’ambiguïté de l’identité, l’ambiguïté du « je » qui est supposé être si central à cette biographie. C’est tellement difficile d’écrire au « je », comme si ce « je » était si claire et bien délimité. Que faire d’un « je » ambigu, fragmenté, lorsqu’une identité est composée de plusieurs « je »? Comme des personnages dans une scène de théâtre, chacun joue un rôle particulier dans une intrigue identitaire complexe. Et si Platon tentait de révéler la définition de la sagesse à travers l’interaction des personnages de Charmide et de Socrate entre autres, mon identité intellectuelle, serait-elle révélée dans cette intrigue qui met en scène ces divers « je »?
Mais même dans une intrigue, il reste à déterminer qui jouera quel rôle. Lequel des ces « je » représentera donc l’ « auto » dans cette autobiographie intellectuelle? Le « je » palestinien, le réfugié, l’exilé, l’étranger éternel ou bien le « je » canadien, immigrant, citoyen? Serait-ce plutôt le « je » musulman ou le « je » laïque? Le pan-arabiste ou le néo-québécois? Qu’adviendra-t-il des plus intellectuels de mes « je », le « je » marxiste par principe, centriste par expérience et des plus intuitifs de ces « je », le musicien, l’artiste? Et finalement, la femme, la mère, l’épouse, ont-elles droit à une voix ou vont-elles se dissiper en silence dans les toiles de cette matrice égocentrique? Où se situe l’identité intellectuelle dans cette schizophrénie identitaire? Que faire quand l’Autre, est, en fait, l’autre de l’Autre? C’est beaucoup trop facile et banal de réduire cette identité à une entité abstraite qui englobe tous ces « je » et beaucoup trop arbitraire de l’ancrer dans un « je » particulier au détriment des autres; beaucoup trop narcissique de parler de son unicité et beaucoup trop ambigu de la placer dans un « non-lieu », un « no man’s land » entre la localité et la globalité. L’étiquette « chercheur autochtone » que j’ai eu le bonheur et/ou le malheur de porter est un bon exemple de ce non-lieu identitaire.
Bien sûr, dans toute intrigue intéressante, les péripéties se développement suite à un événement déclencheur qui sert de pivot entre deux actes ou deux scènes. Dans Charmide, un mal de tête a suffit pour déclencher la discussion. Et, dans chaque intrigue parait ce personnage archétype– le maître, le sage– qui dessine les contours de la quête du héros, souligne les intersections morales que celui-ci devra traverser et attend patiemment l’arrivée de son protégé à l’autre rive des obstacles et des défis à surmonter. La vie intellectuelle est remplie de ces personnages mythiques. Mais puisqu’on parle d’une intrigue, commençons d’abord par une mise en scène.
C’était inévitable. Mes expériences personnelles et mon parcours académique ont convergé (ou peut-être conspiré ?) pour m’orienter vers l’anthropologie. D’abord, étant Palestinienne d’origine, j’ai eu le bonheur et le malheur de voyager beaucoup à la recherche d’un pays où nous, ma famille, pouvions vivre en paix. Donc déjà, depuis ma jeunesse, j’ai été exposée à diverses cultures— particulièrement en Argentine et au Yémen—et j’ai dû apprendre à m’adapter aux chocs culturels et m’intégrer tout en sauvegardant mon identité palestinienne. C’est ce que j’appelle le syndrome du caméléon identitaire.
Dans cette mobilité constante, la musique demeurait mon ancrage. Les premières traces de mon identité intellectuelle furent gravées sur le clavier du piano. Par un détour imprévisible, j’ai quitté le monde étroit des ruelles et des chemins de la musique classique occidentale pour découvrir un champs– pas vierge, mais vert– plein de possibilités, où toute une écologie musicale se développait. Et j’ai mis les pieds dans ce champs de l’ethnomusicologie. En contemplant l’horizon, j’ai vu que ce champs n’était qu’un parmi tant d’autres dans le vaste domaine qu’est l’anthropologie. Alors, à cet arrêt, j’ai débarqué.
Plusieurs points tournants ont marqué mon chemin vers l’anthropologie. Après deux ans d’étude en musique au cégep, je croyais que j’allais devenir une interprète et j’ai procédé vers l’université en vue de réaliser cet objectif. Par contre, mes deux premières années en interprétation-piano à l’Université Concordia ont été, pour dire le moins, décevantes. Passer six heures par jour à pratiquer dans un cubicule minuscule insonorisé, complètement isolée de la vie sociale à l’université ne correspondait pas du tout à mon caractère. Pour quelqu’un qui aime parler avec les gens, participer à toutes sortes d’activités culturelles, cette routine était insupportable et surtout déprimante. J’ai su qu’il fallait absolument changer quelque chose quand je me suis rendue compte que je ne jouais presque plus mon piano et que mes muscles se contractaient dès que je me mettais à pratiquer—un signe de tension et de stress flagrant pour tout pianiste.
J’ai donc décidé de changer de programme et de continuer mon baccalauréat sans spécialisation, autrement dit, de faire un baccalauréat général en musique à l’Université de Montréal. Dans le domaine compétitif et élitiste de la musique classique, une spécialisation en interprétation n’est pas donnée, donc beaucoup de professeurs étaient, pour dire le moins, étonnés de ma décision de quitter cette position de privilège pour un simple baccalauréat général en musique. Mais pour moi, un baccalauréat général me permettait d’explorer la musique dans toutes ses incarnations: comme phénomène sonore, social et créatif, car j’avais accès à tous les cours de tous les secteurs musicaux: le secteur électroacoustique, musicologique, et créatif—un accès que les étudiants spécialisés n’avaient pas.
C’est dans le cadre de mon baccalauréat général que j’ai suivi le cours Panorama des musiques du monde. Cette expérience a été un véritable point tournant dans mon cheminement académique. J’étais extrêmement impressionnée par la beauté et la diversité des traditions musicales du monde et j’étais surtout impressionnée par les opportunités que présentait l’étude de ces traditions. Outre les possibilités de voyager, ce champs d’étude me permettait d’être en contact avec les gens, d’apprendre des nouvelles formes de musique et de création, d’apprendre des langues (une autre passion) et surtout d’élaborer sur mes propres expériences d’exil, d’immigration et d’intégration sociale. Surtout, ce domaine représentait un nouveau défi à relever, ce qui m’a motivée énormément après la redondance de plusieurs années d’interprétation du même répertoire. J’ai donc postulé pour une maîtrise en ethnomusicologie.
Le caméléon ne sait pas se décamoufler
Je savais tout de suite que je voulais étudier la musique palestinienne et cela pour des raisons entièrement subjectives et égoïstes. Premièrement, je voulais re-connaître une partie de mon identité que je pensais connaître mais que j’ignorais presque complètement. Deuxièmement, cela me permettait de visiter ma famille au Moyen-Orient plus souvent. Troisièmement, et c’était ma motivation principale, cette entreprise représentait pour moi ma contribution personnelle à la cause palestinienne. Je ne suis pas politicienne, ni soldat, mais à travers mes études je pouvais au moins dévoiler un côté de la société palestinienne qui est souvent étouffé par la dimension politique du conflit israélo-palestinien. Pour tout Palestinien (et je me donne le droit exceptionnellement de parler au nom de tous les Palestiniens, puisqu’il s’agit de mon auto-biographie!), cette contribution est une dette redevable à la génération qui nous a précédés. L’héritage de l’exil est si lourd à porter, mais mieux avoir un héritage lourd et qui coûte cher à notre esprit que de vivre sans un héritage.
Durant mes recherches sur la musique palestinienne, j’ai découvert une toile réalisée par une artiste palestinienne intitulée “l’héritage”. L’image du jeune garçon faible qui porte le cadavre de son père est gravée dans ma mémoire. La souffrance, le déracinement, la misère, l’humiliation, mais aussi l’attachement à la terre, à l’histoire, aux souvenirs, à la musique, aux contes, aux oliviers sont tous incarnés dans ce cadavre du vieil homme et la détermination du jeune homme. Quel masochisme sadiste que de vouloir légué cet héritage et que de vouloir l’hériter… de vouloir le fuir et de le rechercher, de vouloir le porter bien qu’il soit mort, de mourir sans se décomposer, de survivre seulement pour souffrir. Tout est dit dans cette toile.
Ma vision du monde, ma compréhension du monde, mon humanité et mon intellect passent par le prisme de cette toile. Le réfugié, l’immigrant, le citoyen, le patriote, le caméléon identitaire capable de s’adapter à tous, mais jamais capable de vivre avec un camouflage permanent s’expriment à travers mes réflexions sur les grands débats du jour. Hybridité, transnationalisme, territorialité, mobilité, mondialisation– ces concepts si difficiles à définir, à ancrer dans une théorie cohérente, si instables, me sont non seulement familiers, mais permanents, et dans cette permanence de l’instabilité je retrouve la stabilité. C’est de cette perspective que j’aborde les débats contemporains. Cette perspective, je la partage avec la majorité des intellectuels non-occidentaux– les Appadurai, les Saïd, les Abu-Lughod—qui contrairement à leur pairs occidentaux, n’ont pas besoin de se réconcilier avec cet état de mobilité permanente, n’ont pas besoin de l’apprivoiser. Ils font partie de cet état, la vivent, participent à son existence. Les grandes remises en question de la modernité et de la post-modernité, ce malaise que tant d’intellectuels occidentaux tentent de résoudre, leur collègues non-occidentaux les ont vécues depuis longtemps à travers l’expérience colonialiste. Pour cette raison, ces débats me semblent, et mon jugement est un peu sévère et simpliste je l’avoue, non seulement dépassés, mais complètement détachés de la réalité de la majorité des peuples du monde.
L’avocat du diable
Tant de châteaux de sable furent construits dans l’imaginaire de ces peuples, pour fuir cette réalité qui a souvent été misérable. De la nation arabo-musulmane au nationalisme séculier pan-arabiste au nationalisme territorial, toute une génération de jeunes Palestiniens, née des cendres de la deuxième guerre mondiale pour grandir dans la misère de l’exil ont tourné les yeux vers Marx, dans l’espoir de trouver le chemin vers le salut qui les attendait au seuil des camps de réfugiés. Le voici, ce personnage archétype, le maître sage dans mon intrigue. Un pour tous et tous pour un. Oublions les étiquettes nationales et les appartenances tribales, oublions la religion, développons les institutions de la liberté, de l’égalité et de la fraternité disaient-ils. J’admire cet idéalisme qui surgit avec tant de force de la laideur de la réalité. Cet idéalisme, il m’a été transmis dans le lait de ma mère et pendant les heures assise autour de la table de dîner avec mon père, à mijoter sur les idées et les digérer.
Il m’est très difficile de me positionner à gauche du spectrum idéologique, car je n’ai connu que cette position. Mais si mes parents ont vécu l’exil dans les camps, mon exil à moi, je l’ai vécu dans une cage dorée, loin de la souffrance directe et tangible mais toujours souffrante de manière différée. Dans ce paradoxe, je me trouve des fois hypocrite de parler aux noms de ceux qui ont souffert. Edward Saïd a souvent été critiqué justement parce qu’il avait le bonheur d’appartenir à une famille palestinienne de la haute bourgeoisie. C’est un prétexte que beaucoup de propagandistes pro-sionistes ont exploité pour détruire sa crédibilité comme représentant de la cause palestinienne. D’une part, je comprend cette critique car je me la fait et malgré moi, je ne peux pas ignorer l’apparente hypocrisie de parler pour les misérables quand on n’est pas misérables nous-mêmes. D’autre part, je la refuse passionnément. Elle m’enrage. Non seulement les misérables se trouvent sans voix mais “ils”, ces critiques anonymes intérieurs ainsi qu’extérieurs ne veulent même pas que quelqu’un s’exprime au nom de cs misérables. Si les Palestiniens ne parlaient que pour les Palestiniens, les anthropologues que pour les anthropologues, les immigrants que pour les immigrants, comment établir un dialogue constructif entre les différents adversaires idéologiques?
L’autre paradoxe que je rencontre face à mon héritage marxiste découle de ces fameux châteaux de sable. Les châteaux de sable de la génération de mes parents, j’ai grandi pour les voir se transformer en forteresses de dogmatisme, de dictature et devenir des vestiges d’un tribalisme qui s’est transposé au niveau idéologique. Les tribus ethniques et sectaires devinrent des tribus idéologiques– le clan des marxistes contre le clan des fondamentalistes. Comme pour assurer cette transposition dans sa totalité, chacun s’est doté d’une idole. Dans le cas des marxistes pan-arabistes, cette idole était incarnée par Jamal Abdul Nasser. Si la génération précédente a bâti les châteaux, ce fut à nous, la génération suivante, de balayer leurs débris. Malgré cet échec, comme un animal qui ne peut qu’agir selon son instinct, je tiens à cet idéal et je conserve ces châteaux dans mon imaginaire. Comment sortir donc de ces paradoxes?
En attendant mon salut, je crois avoir trouvé une réponse dans le personnage de l’avocat du diable. Quel personnage détestable… Qui est-ce qui peut être plus méprisable qu’un être qui croit que le diable mérite d’être défendu? Pour avoir cette conviction, il faut avoir la foi dans le principe de la justice aveugle, la justice absolue qui ne pratique aucune discrimination contre les individus, même le diable. L’avocat du diable doit risquer sa propre salut en sympathisant avec l’accusé, même jusqu’à se mettre dans sa peau. C’est une initiation qui risque de corrompre l’avocat, mais aussi de lui montrer qui il est. En abordant les grands débats du jour tels que l’éthique et la biotechnologie, les mouvements opposés à la mondialisation, le conflit des fondamentalismes (pour citer Tariq Ali), je me force à défendre des idées qui me sont non seulement étrangères, mais choquantes. Je met en scène les différentes facettes de mon identité et je les force à confronter ces autres personnages, les Bush, les Daniel Pipes, les Bernard Lewis. C’est une autre forme d’hypocrisie, je le constate, de jouer cette comédie. Mais la différence et l’altérité sont des états d’être qui me viennent naturellement, pourquoi ne pas les exploiter pour tenter de résoudre ces problématiques?
Dans Charmide, Socrate provoque ses adversaires en leur lançant des objections délibérément injustes et exagérées, basées sur des interprétations tordues de leur interventions originales. Mais ce comportement malicieux est justifié par son objectif ultime qui consiste à provoquer le débat dans l’espoir de faire avancer le savoir et d’atteindre la sagesse. Mon Socrate, je le retrouve dans le rôle de l’avocat du diable.
