Yara El-Ghadban
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Étant née réfugiée palestinienne du Liban, j’ai mûri avec l’idée que les Palestiniens doivent lutter non seulement pour leur droit de retour (un droit garanti par les résolutions de l’ONU et par la Déclaration universelle des droits de l’homme) mais lutter aussi pour un État palestinien. J’adhérais, comme la majorité des Palestiniens, à un processus de paix qui pourrait mener à l’établissement de deux États voisins. Cette solution qui requiert le retrait d’Israël des territoires de 1967 et la reconnaissance des droits des réfugiés ne cesse d’être remise sur la table des négociations sous de formes différentes.
Or, dès que j’ai mis les pieds en Palestine et Israël pour la première fois en 1999 (en tant que citoyenne canadienne bien sûr, car la réfugiée n’a toujours pas le droit de visiter), j’ai compris que cette solution serait, au mieux, un bébé mort-né, au pire, une recette pour une autre série de guerres.
C’est alors, dans le cadre de mes recherches de maîtrise sur la musique palestinienne que j’ai découvert un territoire qui, à l’aube du 20e siècle, comptait parmi les plus cosmopolites du monde. Grâce à sa localisation géographique, il était devenu un lieu de transition pour les artistes, les marchands et les pèlerins du Maghreb (l’Afrique du Nord) et du Mashreq (le Moyen-Orient). Jérusalem résidait au cœur de la vie culturelle du pays et connut ainsi une intense circulation d’individus et d’idées.
J’ai découvert l’histoire magnifique de cette région à travers le récit biographique du musicien, poète et chroniqueur palestinien Wassif Jawhariyyah, qui a vécu à Jérusalem à cette époque et dont les mémoirs ont été traduits et publiés récemment par des historiens palestiniens. Jawhariyyah nous transmet l’image d’une Jérusalem pluraliste, ouverte à la modernité, dont le statut religieux ne correspondait guère au tempérament métropolitain et séculier de ses citadins. Il rend également compte d’une ère révolue où, comme adolescent, il jouait, en tant que musicien, durant les fêtes juives et souligne la présence forte des musiciens juifs d’Alep et d’ensembles ashkénazes qu’il accompagnait. Réciproquement, des chœurs de musiciens sépharades, nous raconte Jawhariyyah, interprétaient la musique andalouse aux mariages des Arabes de Jérusalem. Tout cela, ajoute-t-il tristement, « était avant la maudite déclaration de Balfour » dans laquelle les Britanniques s’engagent en 1917 à créer un État juif en Palestine.
Jawhariyyah nous fait désormais un portrait fascinant d’une Jérusalem où les rapports de pouvoir entre une seigneurie aristocratique et opportuniste, une bourgeoisie émergeante, un empire ottoman en déclin et une double force colonialiste représentée par les militants sionistes et les Anglais trouvaient leur écho, mais aussi leur contraire sur la scène socioculturelle. Son récit remet en question d’ailleurs la ségrégation des quartiers de Jérusalem selon les confessions, une séparation renforcée par les Britanniques sous prétexte de maintenir une réalité déjà établie. Jawhariyyah nous décrit plutôt des quartiers populaires où les frontières étaient fluides et surtout délimitées par les mahallates (magasins) dont la marchandise visait une clientèle plutôt qu’une autre sans jamais exclure les autres (un peu comme les quartiers ethniques de Montréal).
Aujourd’hui, tout cela a bien sûr changé, mais pas autant qu’on le croit. Dès qu’on met les pieds en Palestine ou en Israël, on est frappé par la proximité des villages, pourtant séparés par des mûrs; on est frappé par la proximité des gens qui se croisent dans les rues, sans pourtant se parler; on est frappé par cette histoire commune d’une région située à la croisée de trois continents et de trois religions qui trouvent leur source dans une même généalogie théologique. On est frappé par le pluralisme de cette société en guerre avec elle-même, où Arméniens, Grecques, Syriens, Irakiens, Palestiniens, Libanais, Egyptiens, Bédouins musulmans, chrétiens, juifs, druzes, bahaï, pour n’en nommer que les plus connus, sont établis depuis longtemps.
Dites-moi maintenant, comment voulez-vous diviser et partitionner ce territoire en deux États où plusieurs histoires se superposent; où l’on peut littéralement traverser de la Mer rouge à la frontière libanaise en dedans d’une journée; où les villages sont parfois séparés par pas plus que deux voies de circulation; où il y a tant de mythes et de croyances imbriqués? La solution de deux États, qui n’est qu’une forme camouflée de partition, ne peut que conduire à une nouvelle vague de « nettoyage ethnique » dont tous en seront les victimes.
La partition a une histoire terrible dans l’histoire du monde moderne. Elle n’a jamais rien résolu, excepté dans de cas très rares où la séparation était déjà en réalité un fait accompli comme dans le cas de la Tchékoslovakie. Dans la vaste majorité des cas, la partition n’a produit que des transferts de populations extrêmement traumatisants et violents, des guerres civiles et des conflits éternels entre les États sur les frontières. La partition est d’autant plus précaire dans le cas israélo-palestinien qu’il y aura toujours une partie de la population qui ne se reconnaîtrait pas dans la place qu’on lui a accordée sur la carte et qui revendiquerait l’appartenance à l’État voisin pour des raisons historiques, ethniques, économiques, religieuses, culturelles, etc. De plus, la partition requiert une division nette du territoire ce qui est impossible aujourd’hui, car les territoires palestiniens sont littéralement perforés de colonies israéliennes et disséqués par un réseau ségrégationniste de routes réservées aux Israéliens sans compter les barrières militaires.
Ensuite, cette solution ne permettra aux Palestiniens en diaspora de retourner qu’à l’État palestinien contournant ainsi la reconnaissance de la responsabilité d’Israël dans le déracinement de 1948, et la possibilité d’une compensation financière pour les réfugiés qui ne retournent pas, le tout aboutissant à un fardeau financier et démographique énorme que l’État palestinien devrait porter tout seul. Enfin, grâce à cette « solution », Jérusalem sera éternellement divisée, et demeurera le centre de conflits et de guerres démographiques et idéologiques.
Découragés? Moi aussi.
Après près de huit ans de voyages annuels en Palestine et en Israël, je suis arrivée à la conclusion que seul un État binational pourrait ramener la paix à la région. Un État fondamentalement pluraliste sur le plan culturel, linguistique et religieux, doté d’une constitution et d’une charte de droits pour protéger les droits des minorités ainsi qu’un système démocratique hybride ancré dans l’histoire du Moyen-Orient et donc forcément fondé sur la réconciliation entre religion et politique. Pourquoi pas un système républicain et strictement laïque? Tout simplement parce qu’un tel système est voué à l’échec dans une région pluriethnique où religion et politique n’ont jamais été séparées. Et l’on en a la preuve de cet échec, tant du côté des États qui prétendent être exclusivement séculiers que des États théocratiques.
Et qu’en est-il des populations en diaspora? Il faudrait une entente régionale qui permettrait (1) la reconnaissance du droit de retour, un droit déjà acquis pour les communautés juives du monde, (2) la compensation financière pour la souffrance et les terres expropriées, (3) l’obtention de citoyenneté pour les Palestiniens dans les pays où ils se sont installés depuis six décennies, et (4) une politique de réunification des membres des familles séparées par le déracinement de 1948.
Contrairement à ceux qui s’opposent à cette solution pour des raisons d’équilibre démographique, il me semble qu’en offrant la reconnaissance, la compensation et la citoyenneté en diaspora, tout en ouvrant tout le territoire au lieu d’une partie à ceux qui veulent retourner, il n’y aura plus de mouvements massifs des populations, ni de concentration ethnique artificielle dans certaines régions.
En ce qui concerne le statut minoritaire des communautés juives et leur liberté de circulation dans le monde arabe, cette entente contribuerait (1) à la reconnaissance d’une identité nationale juive, (2) à la préservation et protection de leur culture, langue, droits religieux et communautaires, (3) à neutraliser l’hostilité envers les communautés juives dans les pays arabes, et à la réunification éventuelle des familles juives affectées, par les guerres arabo-israéliennes, le tout en jouissant d’une citoyenneté qui leur est propre dans un État binational. Il ne faut jamais oublier que les communautés juives ont toujours été minoritaires dans le monde arabe, et pourtant, malgré ce statut historique en apparence précaire, le mouvement sioniste est né en Europe et non pas parmi les communautés juives du Moyen-Orient, donc la thèse d’une « haine innée » et d’une hostilité historique entre les communautés n’est pas crédible.
Compte-tenu de la croissance démographique arabe, et particulièrement celle des Palestiniens, les mûrs symboliques d’un État exclusivement juif ne pourront plus assurer l’épanouissement, pas plus que la sécurité des communautés juives, si elles sont en guerre avec la majorité. C’est plutôt dans l’intérêt des Israéliens de recourir à la solution binationale, s’ils veulent s’épanouir dans un monde où leur statut minoritaire est une réalité irréversible.
Par ailleurs, en unifiant les territoires au lieu de procédéer à un échange extrêmement risqué de portions de territoires et de colonies et à la division des ressources naturelles ici et là- des procédés qui ne feront que renforcer les revendications des groupes extrêmistes des deux côtés- ces territoires ne seront plus des îlots ethniquement homogènes ou une partie de la population se trouve exclue des ressources naturelles et où des minorités se sentent menacées.
Pour les ardents défenseurs d’Israël, cette solution mettrait fin à Israël dans son état actuel. Oui, cette solution mettrait fin à un « certain » Israël et une « certaine » Palestine mythiques, ethniquement homogènes, prisonniers des groupes idéologiques, ou d’un système d’États-nations artificiels inventés à l’ère colonial- des pays qui ne peuvent plus exister sans guerre et sans violence. À la place, il y aurait un pays paisible et fidèle à l’histoire des peuples qui l’ont habité.
Idéaliste? Pourtant, je ne fais que répéter ce que bon nombre d’intellectuels et de politiciens palestiniens et israéliens réputés ont déjà proposé, dont le penseur et critique palestinien Edward Saïd, l’historien isréalien Ilan Pappe, le député-maire de Jérusalem dans les années 1970, Meron Benvenisti, le membre arabo-israélien de la Knesset, Azmi Bishara, et d’autres universitaires dont Tanya Reinhart, Virginie Tilley, Leila Farsakh; ainsi que des journalistes comme Amira Haas et Ali Abunimeh.
Irréalisable sur le terrain? Personne n’a cru que l’apartheid disparaîtrait sans un bain de sang entre Noirs et Blancs en Afrique du Sud. Et pourtant, en optant pour un processus de réconciliation et non de rétribution, soutenu par la communauté internationale, une situation terrible a été transformée à l’une des plus belles histoires de notre humanité contemporaine.