Palestine: Derrière le mur


Je reviens d’une très longue journée passée dans les Territoires palestiniens, et plus spécifiquement Jérusalem et Ramallah. J’ai été confrontée pour la première fois au mur infâme, aux nouvelles barrières de sécurité et à l’humiliation de vivre sous la volonté de quelqu’un d’autre. Je n’ai pas amené mes filles avec moi, puisqu’il y a parfois des incidents entre les militants de Fatah (le parti de Mohammad Abbas) et de Hamas.

1) D’abord sur cela. Les médias mettent beaucoup l’accent sur la tension et violence entre ces deux rivales. Bien que la situation soit tense, elle est loin d’être au bord de la guerre civile tel que le prétendent les médias. En fait, je suis de plus en plus convaincue qu’il y a une campagne médiatique délibérée pour “gonfler” artificiellement la tension, afin d’insérer le mot “guerre civile” dans la tête des gens, et isoler les Palestiniens des Territoires en effrayant les gens du dehors et les incitant à ne pas visiter les Territoires. Nourir la rivalerie est exactement ce que veut la communauté internationale et surtout les États-Unis et Israël afin de provoquer des élections anticipées et se débarrasser du Hamas. Abbas a en même temps perdu beaucoup d’estime et est perçu comme une marionnette des Israéliens et des États-Unis.

2) L’entrée à Ramallah

Nous sommes arrivées à une Jérusalem débordant de gens. Les trois grandes religions ont des fêtes dans ces périodes si. Nous étions prises (ma belle-soeur et moi), dans le traffic pour 3 heures! Mais je suis toujours impressionnée par la beauté de Jérusalem qui se répand sur les sommets d’une série de collines très élevées avec son architecture unique de pierre de couleur rose-ivoire. Mais nous ne sommes pas restées en ville, car je voulais pour ce voyage absolument entrer dans les Territoires derrière le mur. Il fallait prendre un taxi, car les voitures avec une plaque israélienne ne sont pas normalement permises d’entrer et ne sont pas assurées dans les Territoires (c’est une façon de séparer les Arabes-d’Israël de leur compatriotes palestiniens dans les Territoires). L’économie des Territoires dépendaient beaucoup des citoyen arabes d’Israël qui allaient y faire du magasinage. Mais les Taxis peuvent parfois entrer sauf qu’il faut se faufiler dans des ruelles très complexes pour éviter la barrière et passer par les sections ouvertes du mûr qui n’est pas encore terminé. Même là, le conducteur du taxi a dû à deux ou trois reprises changer de route parce qu’il a découvert que le chemin qu’il connaissait avait été depuis la veille déjà bloqué. C’est comme cela à tout les jours. Les Israéliens renferment de plus en plus la ville et les gens trouvent des chemins alternatifs jusqu’à que les Israéliens les découvrent et les renferment à leur tour.

Je ne peux pas vous décrire assez le sentiment de rage que je sentais à chaque fois que nous faisions un virage seulement pour trouver le gigantesque mur devant nous. Imaginez un peu tournez partout dans la ville et ne trouver que des murs … Je me sentais comme un souris pris dans le labyrinthe d’une expérience scientifique. Ramallah est à 15 minutes de route de Jérusalem (normalement). Ça nous a pris exactement 1h15 pour enfin entrer dans la ville.

3) L’anthropologie en état de siège

Après ce premier moment de choc, nous sommes parvenues enfin à entrer dans la ville de Ramallah qui à l’intérieur de cette grande prison est toujours éclatante de vie. C’est presque comme vivre dans une gigantesque boule où la vie continue à l’intérieur mais complètement isolée de tout ce qui se passe à l’extérieur. J’ai visité là-bas un anthropologue palestinien, Sharif Kanaana, que j’avais rencontré durant ma maîtrise et qui travaille sur les blagues politiques en Palestine. Nous avons eu beaucoup de plaisir à parler et discuter et il m’a donné un petit update sur l’ambiance générale et l’attitude des Palestiniens qui transparaît à travers toute une nouvelle série de blagues opposant le Hamas au Fateh. Il m’a parlé aussi du département d’anthropologie et de sociologie à l’Université BirZeit, la plus grande université des Territoires, mais une université en état de siège. L’université ne reçoit aucun courrier depuis des semaines. RIEN. Le bureau national de poste est fermé depuis des semaines, ainsi que le ministère de l’éducation qui est littéralement vérrouillé.

Sa femme qui est américaine et qui parle parfaitement l’arabe, même avec l’accent local de la Cisjordanie, enseigne aussi à l’université. Elle m’a racontée comment ils sont obligés de photocopier des livres en entier et ensuite les revendre aux étudiants à des prix très réduits car les étudiants sont trop pauvres pour acheter le vrai livre. Tant mieux, je lui ai dit. Mais étant américaine elle m’a avouée qu’elle se sent très coupable en le faisant (elle tient à l’idée des droits d’auteur). “Mais comment demander à un étudiant de payer 50$ un livre quand tu le vois durant l’heure de dîner ne mangeant que des frites avec du pain car il n’a pas l’argent pour se payer un vrai lunch?” me dit-elle.

4) Le retour

Au retour, il fallait absolument passer par la barrière, car on ne trouvait plus de taxi avec une plaque israélienne, et les taxis avec les plaques des Territoires n’ont pas le droit de sortir de Ramallah. En fait personne n’a le droit de sortir de Ramallah excepté ceux qui ont un laisser-passer spécial (comme les politiciens, ceux qui font du business avec des juifs et beaucoup plus rarement pour des raisons humanitaires). Alors nous sommes allées attendre à la barrière qui est aussi un autre gigantesque mur avec une tour de surveillance. On ne peut que passer un par un à travers une porte roulante barrée sur toute sa longueur. Nous étions à peu près entre 200 personnes à attendre pour passer un par un à travers cette minuscule sortie. Et la porte ne se débloquait qu’à toutes les 5-10 minutes, le temps que les deux soldats israéliens installés là fouillent les gens qui passent et vérifient leurs documents. Plus le temps passait, plus la foule s’enrageait. Hommes, femmes, jeunes, aînés étaient coincés les uns contre les autres, se poussant parfois violemment lorsque la lumière au dessus de la porte allumait vert. Essayant aussi de faire passer le plus de gens à travers les barres avant que la lumière redevienne rouge. Si vous avez déjà vu les grandes boucheries où on oblige les animaux de se ramasser les uns contre les autres avant d’ouvrir le chemin pour qu’ils courent comme des fous à leur mort, c’était à peu près la même chose. J’ai failli me faire arracher le bras lorsque quelqu’un a poussé la porte barrée avant que je puisse tout à fait passer à l’autre côté. Et tout cela n’a rien à voir avec la désorganisation de la foule, c’est le sentiment d’être prisonnier, enfermé, traité comme un animal, qu’il faut “inspecter” et “étamper” avant de laisser passer, qui enrage les gens. Pendant qu’on attendait j’écoutais les gens parler, jurer, se désespérer: “Tu vois”, quelqu’un me dit, “c’est l’heure de point, tout le monde rentre chez eux et qu’est-ce qu’ils font? Ils ferment toutes les autres portes et nous obligent de passer un pas un d’une seule porte”. Nous avons pu enfin passer après une heure et demie d’attente. De là, nous avons pu prendre un taxi avec une plaque israélienne et retourner à Jérusalem. Je n’ai malheureusement pas de photos, car j,étais obligée de tout effacer à la barrière, lorsque le soldat a vu que j’ai pris des photos de la barrière.

Je n’avais à faire et vivre cela qu’une seule fois. Imaginez un peu ceux qui doivent passer à travers cette barrière à tous les jours, seulement pour trouver des murs à droite et à gauche … Imaginez cela et vous comprendrez pourquoi des jeunes s’en vont se faire exploser.

Je retourne à Jérusalem vendredi probablement.

Yara El-Ghadban


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