À propos du message de Janette Bertrand aux musulmanes à Tout le monde en parle


Yara El-Ghadban
Doctorante en anthropologie
Université de Montréal

Animateur de Tout le monde en parle:- “Si tu avais une question à poser à une musulmane qui vit au Québec?”

Janette Bertrand:- “T’es de la visite [silence], qu’on aime, qu’on veut garder [silence]. Respecte-moi.”

M. Mohamed Lotfi qui a réagi récemment dans une lettre au Devoir n’est pas seul à s’indigner devant le commentaire de Mme Bertrand ou à être blessé par ses propos. Je suis outrée d’autant plus de lire la réaction à son texte qui n’hésite pas à insinuer qu’il s‘impose sur les femmes (quelle facile accusation stéréotypée contre un homme musulman!). Pourtant, tout en critiquant Mme. Bertrand, M. Lotfi le fait dans la reconnaissance de tout ce qu’elle a contribué au Québec.

Quand j’ai entendu Mme. Bertrand, ma première réaction fut la suivante : De la visite? Moi, qui a grandi ici, je suis de la visite?? Et mes filles, qui sont nées ici, elles sont de la visite?? Depuis quand les immigrants sont-ils de la visite ici ??? Le Québec est un pays d’immigration depuis sa fondation, avec l’arrivée des premiers colons français. Quel est ce discours exclusioniste qui va contre toute l’histoire du Québec? Et de la bouche d’une féministe en plus? Celle qui s’est battue contre l’exclusion des femmes de la société. Comment peut-on avoir une tache aveugle aussi grande?

Au lieu de poser une question, comme elle fut invitée à le faire; au lieu d’entrer dans le dialogue en posant une question et invitant sa compatriote à prendre la parole, Mme. Bertrand n’a pas hésité à lancer un manifeste en deux mots qui prend pour acquis, 1) que les musulmanes du Québec ne sont pas des citoyennes à part entière, puisqu’elles ne sont que de la visite; 2) Qu’elles ne respectent pas leurs compatriotes. Est-ce comme cela qu’on entre dans le dialogue au Québec ? Depuis quand cette perversion du dialogue interculturel est-elle permise dans notre société pluraliste?

Dans la vie d’une jeune musulmane, comme dans la vie de n’importe quelle fille, arrive un moment où on s’interroge sur notre identité, notre sexualité. Bien que je sois élevée dans une famille non-pratiquante, j’étais curieuse comme toutes les filles de mon âge et je voulais essayer le hijab. Mes parents, comme n’importe quels parents raisonnables, ont voulu d’abord comprendre pourquoi le hijab m’intéressait, et s’assurer que ce ne soit pas pour les mauvaises raisons que je veuille le porter. Convaincus de mes intentions, surtout connaissant ma curiosité, et mon désir de tout découvrir seule, ils ont accepté que je l’essaie. Curiosité satisfaite, je l’ai porté quelques jours et je l’ai enlevé ensuite. C’était un bel apprentissage pour moi, car j’ai été sensibilisée à d’autres façons de vivre mon identité féminine. Cela n’a fait que me rapprocher de mes amies pratiquantes sans pourtant que cela me mène à pratiquer.

Si un jour ma fille me demande d’essayer le hijab. J’aimerais pouvoir lui dire, comme mes parents l’ont fait pour moi: Oui, pourquoi pas, essaie-le, mais sois certaine que ce soit pour les bonnes raisons. Je ne voudrais pas être obligée de lui dire : Non, mieux pas, tu seras moins Québécoise. Ce n’est pas la leçon que je voudrais qu’elle retienne.

De nos jours, on entend souvent les gens dire, s’ils n’aiment pas notre mode de vie, qu’ils rentrent chez eux! ( C’est un peu cela qui est sous-entendu dans le commentaire de Mme. Bertrand). À ces gens, et à Mme. Bertrand, je dis : Et si leur « chez eux » était le Québec?


6 Comments, Comment or Ping

  1. TLMP frappe encore…

    May 5th, 2007

  2. Ce qui m’a le plus enragée, c’est la réaction au texte de Lotfi et le fait que Le Devoir, ait publié une telle attaque bourrée de stéréotypes dans la pages “Idées”. Vraiment c’est choquant.

    J’ai envoyé mon texte au Devoir, mais je ne pense pas qu’il sera publié.

    Yara

    May 5th, 2007

  3. M’étonnerait pas qu’il soit publié. Mais je fais pas trop confiance au Devoir en tant qu’institution. Pas plus qu’au New York Times ou au Journal de Montréal, d’ailleurs.

    May 5th, 2007

  4. Lev

    C’est vrai que le fait qu’elle ait employé le mot “visite” est choquant et que la phrase “culte” que “s’ils n’aiment pas nos valeurs qu’ils rentrent chez eux” l’est tout autant.

    Mais en même temps, il va de soi que quand on émigre quelque part, c’est parce qu’on partage les valeurs fondamentales de la patrie d’accueil. Démocratie, tolérance, “sécularité”, et j’en passe, c’est du rabâché.

    Donc le voile, a priori, n’a rien à voir dans le débat mais il peut y avoir des abus de la part d’immigrés comme des indigènes (ici les québécois “de souche”… sic!).

    Le racisme, les maladresses du langage, la stigmatisation et cet espèce de méconnaissance de l’autre qui porte en elle les stéréotypes sont les choses les mieux partagées du monde.

    May 20th, 2007

  5. Oui, je suis d’accord avec toi.

    Le problème est avant tout l’ignorance. Ensuite, cette idée que les immigrants eux doivent bouger, changer, mais pas la population d’accueil. La rencontre via l’immigration déstabilise les deux groupes, surtout dans les jeunes sociétés comme le Québec. Il faut partir de ce lieu commun et non pas en faire un point de conflit.

    Y.

    May 20th, 2007

  6. En tant qu’indigène, je me sens mal placé pour parler de tout ça. Mais ma perception est qu’il y a beaucoup de réactions viscérales de la part de certains de mes «compatriotes».
    Une caractéristique du Québec, d’après moi, est de se redéfinir assez régulièrement. J’ai l’impression que nous sommes, depuis quelques années, dans une telle période de redéfinition. Et il y a un malaise associé à ce processus. Par exemple, nous sommes toujours confrontés à des gens que nous considérons comme Québécois mais dont les comportements nous dérangent. Ça peut être: ceux qui ont voté pour un autre parti que celui auquel nous faisons confiance; les membres d’une «classe sociale» différente de la nôtre; les habitants d’une région éloignée de la nôtre; ou des gens ayant une vision des pratiques religieuses qui est en conflit avec la nôtre. La plus simple des négotiations identitaires à travers l’altérité mais avec ce problème de savoir «qui nous sommes vraiment». Certains construisent des héros ou imaginent des épopées mais beaucoup gardent un sens critique dans tout ça. Ils étaient peut-être aussi critiques en Finlande à l’époque mais à l’ère Post-Coloniale, on ne peut pas se permettre de ne pas être critiques.
    Ce qui me rassure un peu, c’est que le concept de «tolérance» est “mainstream” dans les discussions que nous avons. Pas que tout le monde est tolérant ou «ouvert d’esprit», mais la conversation part souvent du principe que nous faisons partie d’«une société tolérante». Reste à définir la tolérance, mais c’est déjà un point de départ.
    Aussi, je suis assez satisfait avec le fait que la part «ethnique» du concept de «nation» ait pratiquement disparu de la conversation. Bon, il y a de la rectitude politique là-dedans mais j’ai vraiment l’impression que, dans la vie de tous les jours, il n’est pas nécessaire d’avoir des lointains ancêtres québécois ou une certaine apparence physique pour être considéré comme Québécois.
    Ceci dit, certaines de ces discussions me rendent mal à l’aise. Je ne suis pas toujours «aussi fier d’être Québécois» que quand je regarde Pure laine. ;-)

    May 21st, 2007

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