Carnet d’un voyage à Dubaï


Mes chers amis, chers profs.,

Je vous écris de Dubaï, ma ville natale et celle de mon enfance, que je reconnais à peine maintenant. Les transformations que cette ville a vécues sont tout à fait époustouflantes. Je suis arrivée munie d’une bonne dose de scepticisme après avoir tellement entendu de la Hong Kong de l’Arabie et de la course à la modernité dans laquelle Dubaï s’est engagé. Dubaï est la plus connue des villes d’un petit pays de sept émirats qui s’est transformée en oasis surmoderne depuis la découverte du pétrole.

Le pays dans lequel j’ai passé les 11 premières années de ma vie était encore en voie de développement, et celui que je retrouve maintenant est un pays de merveilles postmoderne où les gens sont invités à réaliser leurs fantasmes les plus extravagants : du ski alpin au cœur du désert; des centres d’achats qui recréent l’architecture chinoise, andalouse, indienne, pharaonique, avec tellement de souci et de matière première authentique qu’on ne peut appeler cela du kitsch, je ne peux que penser à Baudrillard et ses simulacres; des projets résidentiels construits comme des oasis avec des chutes, des lacs, des forêts tropicales et des canaux à l’Amsterdam et Venise, des gratte-ciels qui poussent comme des champignons … . Pour une anthropologue / ethnomusicologue c’est tout à fait fascinant, surtout que les gens se sont appropriés ce monde de mille et une nuits et y sont à l’aise. Dans ce monde, des femmes en bikinis côtoient des femmes complètement couvertes et de jeunes femmes autochtones portent le shedar avec tellement d’élégance qu’on ne peut que s’émerveiller devant leur beauté.Des châles translucides ornementés de sacoches de Paris et de souliers italiens dernier cris, qui vont à l’université et entrent de plus en plus sur le marché du travail, des hommes dans leur jilbaba blanc éclatant qui ont fait le tour du monde et participent à part entière à la construction d’une Dubaï globalisée à leur image.Les Européens qui viennent travailler ici profitent au maximum du luxe et de l’incarnation au-delà de toutes leurs espérances du rêve de la révolution moderniste post-industrielle et du capitalisme mondialisé. Mon père qui est ingénieur est directeur de plusieurs projets résidentiels qui sont réservés et achetés avant même que le projet soit réalisé. Des communautés entières sont créées d’un seul coup : villas, appartements, immeubles, écoles, hôpitaux, terrains de loisir et des quartiers commerciaux, etc. et elles portent des noms qui correspondent à la fantaisie qu’elles veulent incarner : Green Gardens, The Palm, Green community, Rase Garden, etc. …

La ville est en pleine explosion. Il y a de la construction partout. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, c’est impressionnant. Dans tout cela, la nature, tout ce qu’il y a d’organique nous manque. Le meilleur anti-dote est la plage et le désert. L’un des avantages d’être un ancien « native » c’est de connaître les coins où les plages sont encore vierges et pas dénaturées par l’industrie touristique et l’hôtellerie. J’avais oublié à quel point je m’ennuyais de l’eau salée. C’est l’hiver pour les gens de Dubaï, personne n’ose nager comme ces fous d’occidentaux le font ces jours-ci.

Je vous envoie quelques photos pour vous donner une petite idée de ce monde follement postmoderne. Quelques photos, du coeur du désert arabe. Nous sommes allés faire un safari. C’était absolument magnifique. Il y aussi des photos de l’un des projets sur lesquels travaille mon père, qui est ingénieur, une communauté résidentielle qui rappelle Venise. En entrant là on a l’impression de pénétrer un tableau. Elle est aussi magnifique qu’artificielle, mais c’est quand même impressionnant quand on pense que cette Venise est entourée du désert qu’on voit dans la première photo.Je vous envoie aussi des photos d’un célèbre centre d’achat qui recrée architecturalement le voyage de Ibn Battuta. Une est dans la section du centre dont l’architecture s’inspire de l’art arabo-musulman et plus spécifiquement persan. Vous reconnaîtrez facilement les arabesques. Il y a d’autres photos dans le même centre, dans les autres sections du centre, celles-ci construites selon l’architecture égyptienne, indienne et chinoise.C’est la Dubaï des simulacres et de la postmodernité extrême ou tout est représentation et reproduction. Pour contraster, je vous aussi une photo d’un arbre que j’aime beaucoup qui est planté juste derrière notre maison. Outre les racines du tronc, l’arbre produit des racines à partir des branches qui descendent et s’enracinent de nouveau dans la terre pour se solidifier et se transformer en troncs supplémentaires.

Mes enfants, Kynda et Zadah, sont folles de joie et de bonheur durant ce voyage. Elles ont tout de suite pris l’habitude arabe de faire une longue sieste l’après-midi et de sortir le soir. Tout reste ouvert ici jusqu’à minuit: centres d’achat et tout, 6 jours/sem. à l’exception de vendredi. Vers 19h-20h nous sommes en pleine heure de point. J’aime mieux ce rythme de vie. On profite bien de toutes les heures de la journée.Il y a deux autres photos des sites de construction qui poussent comme des champignons partout a Dubaï. 8% des appareils de construction du monde se trouvent présentement à Dubaï … . La nuit, les squelettes des gratte-ciels en chantier avec tous les appareils illuminés pour les shifts de nuit sont vraiment impressionnants.

Parmi les différents lieux « extravagants » de Dubaï, nous avons visité ce qu’on appelle The Global Village. C’est un genre d’ « Expos 67 » mais permanent, avec une série d’installations et de mini bazars, représentant chacun un pays donné. Et chaque installation est dotée d’une scène où un groupe “traditionnel” interprète de la musique et de la danse du pays. The Global village m’a beaucoup rappelé l’exposition universelle de Paris du XIXe siècle, incluant tous les aspects négatifs qu’une telle résonance orientaliste- colonialiste implique, mais voilà qu’un pays arabe s’approprie le jeu. Dubaï a fait de la mondialisation sa devise culturelle. Je compte y retourner avec mon frère un autre jour en espérant rencontrer les musiciens et avec une caméra vidéo. Le Kenya “représentait” les pays africains sub-sahariens, et il y avait même une installation canadienne! Mais je ne l’ai pas visitée. Je vous envoie quelques photos du bazar.Elles ne sont pas très belles, mais j’en aurai d’autres plus anthropologiques quand j’y retournerai.

Nous sommes allés aussi à un carrefour de cafés-restaurants établis dans un village émiratois traditionnel. Au centre du complexe est l’ancienne résidence du grand-père du cheikh de Dubaï … une résidence sur le bord d’une minuscule baie où les autochtones des Émirats plongeaient jadis pour cueillir des perles et pour pêcher. C’était le premier lieu que je visitais et qui rappelait l’héritage et l’histoire de ce pays. Mais encore une fois tout a été réaménagé et rendu une “attraction” touristique. On pénètre les murs du village pour trouver une série de kiosques, chacun exhibant une activité traditionnelle de l’héritage Émiratois. De loin un groupe de danseurs chanteurs exécutent les célèbres chants rythmés de la pêche. Néanmoins, contrairement au Global Village, ce carrefour a été épargné des abus de l’industrie du spectacle mondialisé. En entrant on ressent un peu de cette authenticité éphémère et l’on est enfin touché par la présence des autochtones d’auparavant. Des bateaux de pêche traditionnels parcourent la baie tandis que d’autres ont été laissés là au milieu des tables de café et des sheeshas. C’est un autre lieu que je vais revisiter pour parler avec ces vielles dames et hommes qui occupent les kiosques- ce sont des porteurs d’une histoire en dépit de toute la construction folklorique autour d’eux.

Du côté culturel, Dubaï me rappelle beaucoup Montréal avec toutes les activités culturelles qui y ont lieu. Des troupes d’art de la scène célèbres qui jadis choisissaient Beyrouth ou Caire comme centres culturels viennent des différents coins du monde arabe pour produire leurs spectacles à Dubaï, sous l’invitation et le financement des Cheikhs ultra riches. Ils sont aussi attirés par l’ouverture de Dubaï, qui semble résister au mouvement religieux conservateur qui traverse la région. Ici les décorations de Noël et même l’aspect commercialisé de la saison des fêtes sont tout aussi présentes ici qu’à Montréal. Dubaï jouit aussi de son propre Festival de films International qui commence à faire de l’écho sur la scène internationale et je suis tombée aussi sur le Salon du livre annuel. Mais il y a aussi le sentiment que tout cela est un mirage. C’est trop beau, trop incroyable, cette métamorphose si rapide en si peu de temps. C’est peut-être un effet de la postmodernité à laquelle notre imaginaire encore trop moderniste n’arrive pas à s’habituer. Ou est-ce peut-être à cause d’un certain orientalisme qui nous empêche d’accepter la réalité d’un pays arabo-musulman qui rivalisent le monde occidental pour son mondialisme et hyper-capitalisme.

Mais il y a aussi la réalité politique. Un éditeur en chef très réputé d’un journal libanais, l’un des meilleurs du Liban, vient d’être assassiné … le dernier dans une série au Liban et si les « Occidentaux » croient que les Arabes savent ce qui se passe ou le comprennent mieux qu’eux, ils se trompent. Tout le monde est aussi confus par toute cette violence ici comme là-bas.

Ici à Dubaï, je me demande pourquoi n’y a t-il pas eu encore d’attentats suicides … bien que Dubaï incarne tout ce que les idéologues extrémistes considèrent comme de la corruption morale. Mon père me dit que les services secrets sont très puissants et renseignés ici. Moi, je suis plus cynique … Dubaï étant complètement ouverte grâce à ces lois de libre-échange sur la circulation de l’argent, je pense que le blanchiment d’argent pour financer les extrémistes se fait ici à l’insu peut-être des autorités.

Voilà, un petit compte-rendu de votre voyageuse à Dubaï un mélange de fantasmes réalisés devant nos yeux, tout en étant ombragés par une réalité difficile à absorber et semée d’incertitudes.
Yara


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