Chers amis, chers profs,
Je vous écris pour vous souhaiter des joyeuses fêtes et le meilleur pour
la nouvelle année qui arrive à grands pas. Je suis de nouveau à Dubaï
après avoir passé une semaine à Beyrouth, Liban. Le contraste entre les
deux villes est flagrant. Si à Dubaï la réalité semble être figée et même
parfois complètement évacuée de la vie quotidienne, à Beyrouth on est
frappé par la réalité d’une ville qui se remet toujours de 17 ans de
guerre civile.
Le Liban, un petit territoire partagé par de nombreuses
communautés religieuses, dont des Chrétiens orthodoxes et maronites, des
Druzes, des Musulmans chiites et sunnites, sans compter du côté ethnique,
les Arméniens et les Palestiniens, et plus récemment les ouvriers syriens,
porte encore les cicatrices d’une grande violence sectaire et ethnique qui
a conduit à des tueries et des massacres horribles. Malheureusement, la
situation qui a conduit à la guerre civile n’a guère changé. La proximité
des différents groupes a donné lieu à un cosmopolitisme communautariste
qui, comme un mélange inflammable risque d’exploser à tout moment, mais
réussit, tant bien que mal à donner à cette ville un dynamisme contagieux.
Beyrouth est toujours un lieu où les écrivains et les poètes convergent,
où les maisons d’édition arabophones, francophones et anglophones abondent
et où les vedettes de la musique, de la danse et du théâtre mûrissent.
C’est aussi une ville, où les bâtiments carrés ultra-fonctionnels du
centre-ville côtoient des colonnes de l’empire romain et des églises et
des mosquées style byzantin. À Beyrouth, la beauté magnifique des
montagnes qui surgissent sans introduction de la Méditerranée, et des
villages qui de loin semblent suspendus des falaises tapissées de sapins
sont brutalement cassés par les ghettos et la pollution qui entourent la
capitale. La ville, elle-même, est contradiction. Je suis venue pour
visiter ma grand-mère, mes tantes, oncles et cousins, qui vivaient
auparavant dans le camp de réfugiés de Burj Al-Barajneh, une banlieue de
la ville et habitent aujourd’hui autour du camp dans la même banlieue.
Avant la guerre, Burj-Al-Barajneh était une région agricole « mixte » où
Musulmans et Chrétiens vivaient en paix. Aujourd’hui, Burj-Al-Barajneh est
dominé par la présence de Hisb-Allah, un groupe islamiste politique et «
militaire » chiite qui a réussi à expulser l’armée israélienne du sud du
Liban en 2000 et qui « fait peur » aux Américains (Je n’entrerai pas dans
les détails, c’est trop long pour ce message). Après la guerre, Hisb-Allah
a joué un rôle important dans le rétablissement des services de base et un
peu de l’infrastructure de la région qui fut presque complètement détruite
par la guerre. Malgré cela, Burj-Al-Barjneh est aujourd’hui un ghetto où
l’électricité est disponible seulement par périodes intermittentes de 4
heures, où l’eau municipale est disponible seulement à tous les deux
jours- la plupart, n’ayant pas le moyen ni de payer l’électricité, ni de
payer l’eau, ont été obligés de creuser des puits sous les immeubles et
utilisent de l’eau carrément salée qui contient Dieu sait quel nombre de
bactérie et de produits chimiques pour cuisiner ou prendre un bain, etc.
et doivent attacher des lignes « illégales » sur les poteaux électriques
pour avoir un peu de lumière. C’est un lieu où les immeubles sont
construits arbitrairement, souvent sans permis, où la plupart des rues
n’ont pas de trottoirs et où la seule règle de circulation routière est la
règle de la survivance. Il n’y a plus un seul arbre à Burj Al-Barajneh.
C’est cauchemardesque. Et pourtant les gens y vivent, incluant ma famille
et réussissent même à se moquer de ces conditions de vie et à s’adapter. À
10 minutes du Burj, se trouve le centre-ville du « Nouveau-Vieux-Beyrouth
». On est téléporté du laid au beau, de l’ahistoire au grand patrimoine
architectural et culturel de Beyrouth qu’on appelait jadis la petite Paris
du Moyen-Orient. Complètement détruite durant la guerre, on y a entamé
depuis les années 90 un projet de reconstruction monumental. Tous les
buildings historiques ont été reconstruits ou plutôt réincarnés, les vieux
balcons recréés, les pierres replacés tels qu’ils étaient avant la guerre,
incluant les rues qui n’ont pas été repavées mais plutôt refaites telles
qu’elles étaient il y a cent ans. Rien n’a été épargné pour recréer le «
vieux » Beyrouth. C’était comme si la guerre n’a jamais eu lieu, comme si
on a voulu effacer de la mémoire de la ville ces 17 ans et volontairement
oublier. C’est très emblématique comme stratégie de reconstruction car
toutes les conditions qui ont provoqué la guerre sont toujours présentes.
Beyrouth d’aujourd’hui est de plusieurs façons la même Beyrouth des années
60 et 70. La guerre n’a pas donné lieu à une résolution, seule la fatigue
avait mis fin à la guerre.
Je suis arrivée à Beyrouth en pleine crise. La Syrie qui a « non
officiellement » occupé le Liban depuis la fin de la guerre est dans une
guerre non déclarée avec les différents mouvements politiques libanais qui
veulent se débarrasser de la présence syrienne. Les Américains cherchent
un prétexte pour se débarrasser du régime syrien et le Liban est devenu la
carte de jeu principale pour mettre de la pression sur la Syrie. Le
résultat est une série d’assassinats de politiciens, journalistes et
intellectuels libanais anti-syriens …, dont Samir Kassir un intellectuel
libanais d’origine palestinienne, que j’admirais beaucoup (ces textes sont
disponibles en français).
Je vous envoie quelques photos du Liban, deux du camp de réfugiés
palestinien de Burj Al-Barajneh, quelques-unes du “vieux Beyrouth” et des
recontructions en chantier, deux d’un parc d’amusement dans les montagnes,
une de ma grand-mère, la matriarche de la famille et notre dernier lien à
la Palestine du mandat britannique, une d’une célèbre roche qu’on appelle
Al-Rawcheh (la roche des amants on disait- et des suicides-) sur la
corniche, une des divers colonnes romains qu’on a déterré dans le
processus de reconstruction, et une dernière de la plage à Dubaï (j’avais
oublié de l’envoyer avec les photos de Dubaï). C’est, dans tous les sens
du mot, a tale of two cities.
Merci à tous ceux qui m’ont commenté mon compte-rendu de Dubaï et à mes
collègues sur le terrain, dont les lettres du Maroc, de l’Inde et plus tôt
de l’Iran m’ont incitée à faire mon propre compte-rendu!
Joyeux Noël et bonne année!
(J’ai hâte de retrouver Montréal)
Yara
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