Un texte que j’ai soumis au Devoir pour la page “Idées”. Il n’a pas été retenu.
Yara El-Ghadban
doctorante en anthropologie
Université de Montréal
Québec,
Ne me demande pas comment je vais. Ces jours-ci, j’ai peur. Peur des banalités quotidiennes qui rythment ma vie: allumer la télé, lire le journal, demander « quoi de neuf? », écouter la radio … Peur de la prochaine agression qui viendra de je ne sais quelle direction, tellement les sources sont nombreuses. Extrémiste, arriérée, non-intégrée, menaçante, dérangeante, irrationnelle, naïve, contrôlée, soumise, inconsciente, ignorante, les qualitatifs ne manquent pas. Être arabo-musulmane de nos jours, c’est se sentir ciblée à longueur de journée.
Ma routine que j’ai tranquillement développée depuis mon arrivée à Montréal commence à changer. Je n’ose plus lire les en-têtes qui évoquent l’identité québécoise, de peur de tomber sur une phrase blessante qui gâcherait le reste de ma journée. Et pourtant, l’identité québécoise est au coeur de mes recherches doctorales. Je n’ose plus écouter les tribunes à la radio à l’heure de dîner, de peur d’entendre ce que mes concitoyens diraient encore de la néo-Québécoise et de l’arabo-musulmane que je suis. Si je lis loyalement depuis plusieurs années un ou deux romans québécois durant l’été, pour la première fois cette année, pas un seul ne m’a tenté, tellement j’avais besoin de m’évader. Si autrefois j’adoptais un ton patient et pédagogique face aux questions honnêtes, mais teintées de préjugés, aujourd’hui je risque une fois sur deux d’envoyer la personne se promener.
Méfiante depuis toujours des politiciens, ma méfiance a viré vers une rancœur que seul un profond sentiment de trahison saurait provoquer. Les Québécois musulmans, comme tous les néo-Québécois ou immigrants, ne sont en fin de compte que des pions sur l’échiquier politique. « Des bras, des cerveaux, des coeurs » disent fièrement les uns, comme si les immigrants n’étaient que des pièces de rechange importées pour boucher les trous économiques et démographiques de la société. Ces organes ne viennent pas seuls. Ils appartiennent à un corps humain, à une âme qui a une histoire, une mémoire, une généalogie. Ces organes appartiennent à un individu qui a des choses à dire, des expériences de vie à partager, qui a des leçons à donner aussi.
Réhabiliter le « nous » disent les autres! Et pourtant le « nous » n’est jamais parti. Il est partout et il est tellement beau, tellement riche, tellement vibrant. Pour le voir, il suffit de relever la tête et de regarder plus loin que le bout de son nez au lieu de fixer les yeux sur son nombril. « La Révolution Tranquille a échoué », disent-ils. Erreur. La Révolution a tellement réussi qu’elle a même dépassé les aspirations de ses architectes, pris au dépourvu par ce Québec absolument extraordinaire qu’elle a produit. Un Québec qui refuse de se limiter au cadre original qu’on lui a assigné.
Pour gagner des votes, les politiciens qui sont censés me représenter sont prêts à me sacrifier, à me réduire, à m’exploiter, à me bourrer la bouche de mots que je n’ai jamais dits. Pour gagner des spectateurs, les médias sont prêtes à me transformer en épouvantail pour galvaniser une majorité à la recherche d’un adversaire pour se définir.
C’est un drôle de sentiment que de se réveiller un jour et de constater que l’on nous craint. Je suis musulmane et je fais peur. Je m’habitue tranquillement à l’idée. J’ai passé par toute une gamme d’émotions en apprennant la nouvelle. Menaçante, moi?? J’ai éclaté de rire la première fois que j’ai entendu la remarque à la télé de la bouche d’un journaliste zélé. Terroriste, moi?? Bon, le mot m’a tellement été collé au front qu’il a depuis longtemps perdu son effet. De la visite, moi?? Coup bas. Une petite rage commence déjà à germer. Je n’ai pas passé 20 ans de ma vie à faire mon nid ici pour me faire traiter de visiteur inopiné.
On ne peut réécrire l’histoire pas plus qu’on ne peut l’effacer. Des yeux bleus, je n’en aurai jamais. Et même si je parle, je pense, je travaille et parfois je rêve en français, les premiers mots que j’ai prononcés étaient arabes et cela je ne pourrai et je ne voudrais pas l’oublier. Et même si je compte sur les doigts de mes mains les fois où j’ai prié dans une mosquée, je suis née et je serai toujours musulmane par héritage. Un héritage dont je suis extrêmement fière et que je tiens à transmettre à mes deux filles. C’est à elles de décider quelle place donner ou ne pas donner à l’Islam dans leur vie, pas à moi, pas à l’État et certainement pas à ceux qui camouflent leur intolérance par de mots séducteurs et faussement neutres comme la laïcité, l’égalité, la citoyenneté et la démocratie.
Au nom de la démocratie, invitons la majorité à se défouler sur le dos des minorités. Au nom de l’égalité, sacrifions la parité dans la Charte des droits et libertés. Au nom de la laïcité, réduisons la fonction publique à un seul visage qui ne représente nullement les citoyens. Au nom de la liberté d’expression, mettons toutes les opinions xénophobes ou xénophiles, informées ou ignorantes, ouvertes ou dogmatiques, idéalistes ou cyniques, sur un même pied. Que les médias les digèrent et les crachent dans le visage de chaque citoyen qu’on réduit du coup à une caricature obscène de lui-même. Au nom de la citoyenneté, rabaissons les immigrants à des citoyens de deuxième classe. Au nom de l’identité, qu’ils signent aussi, pourquoi pas, l’une de ces détestables garanties prolongées. Au nom de la langue, le trilinguisme créatif des enfants de la loi 101 qui a fait de Montréal une ville unique au monde, une ville francophone cosmopolite du 21ième siècle, est devenu soudainement tabou.
Québec, on dirait que je me suis réveillée ce matin pour trouver le monde à l’envers. J’ai l’impression parfois de vivre un cauchemar. Je lis, j’entends, je vois ce que tu sembles me dire et je reçois chaque mot comme autant de gifles. Je t’habite depuis une vingtaine d’années, mais depuis quelques mois, je ne te reconnais même plus. Te rappelles-tu du 30 octobre, il y a peut-être une dizaine d’années? Je m’étais réveillée et du coup j’avais compris que je n’avais plus besoin de m’intégrer. C’était déjà fait! « Ça y est, je suis enfin citoyenne! ». Citoyenne dans le sens le plus humain du terme, car la carte de citoyenneté, elle, je l’avais depuis longtemps obtenue. Te rappelles-tu de la promesse que je t’avais fait en ce jour fatidique du référendum? « Peu importe ce qui arrivera, Québec, je ne te quitterai jamais ». Ce jour-là, j’avais sereinement glissé mon identité immigrante dans le tiroir des identités.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir été repoussée 20 ans dans le temps contre mon gré. C’est un drôle de sentiment en effet que d’avoir à ressortir cette identité arabo-musulmane que j’avais soigneusement rangée dans mon petit tiroir d’identités. Citoyenne à part entière depuis tant d’années, voilà que je me retrouve immigrante, arabo-musulmane, non-intégrée, menaçante, étrangère aux yeux de ceux que je considérais les miens. Ma québecité que je croyais acquise étant désormais remise en question, je me trouve tout à coup obligée d’aller de nouveau vers mon tiroir pour couvrir ma nudité de mes autres identités.
Si tu insistes à me traiter d’immigrante, je le redeviendrai. Si tu insistes à juger mes idées uniquement en fonction de ma religion, pratiquante, pas pratiquante, la musulmane s’exprimerait. Si tu insistes à me rappeler mes origines étrangères à chaque fois que je hausse le ton ou que je te critique ou que je dévie de ta zone de confort, étrangère, je le serai. Si tu insistes à te coller sur le front un « nous » chauviniste qui ne te ressemble pas, seulement pour réconforter un faux sentiment d’insécurité, un « nous » pour un « nous », une identité pour une identité. Vois-tu où nous en sommes rendus?
Québec, j’ai tellement envie de te prendre par les épaules et de te secouer. Mais voyons! je te dis. Qu’est-ce qui t’a pris?
4 Comments, Comment or Ping
Yara this is really moving and I am not totally sure why. In part I guess because of the form, but this is literary device. Moreso because of the love you express, and the will to fight against your own temptations, refusing to slap back, refusing like Martin Luther King. It is possible to respond to violence with pity, or compassion, or by taking the shoulders and shaking. This is your gift.
November 29th, 2007
Thanks Bob,
I was pretty mad the day I wrote this. I still feel like shaking some shoulders, but for now, I’ve decided to channel my energy into something more useful.
Yara
November 29th, 2007
Merci Yara pour cette lettre,
je t’avoue que j’ai les larmes au yeux. Pas seulement parce que tes mots sont touchant, mais aussi parce que même en étant né ici, en étant d’une famille en partie immigré il y a autour de 200 ans et d’autres racines présente sur le territoire depuis des temps immémoriaux, je ne me sens pas plus inclus dans ce nous qui m’irrite au plus au point.
Marc-Antoine
December 3rd, 2007
Je ne sais pas écrire en francais mais je le ferai pour toi.
Je suis un immigrant de quelques génération…pourtant on m appel de souche.Il y a des trou du cul partout…Il y a des anges partout aussi.Tu décides que je te juge mais je te connais pas.Pour te parler en vrai québecois..Té bonne et tu travailles bien dans les coins,tu completes tes mises en échec et en plus tu score….Reste dans l équipe chérie….xxx
March 10th, 2010
Reply to “Lettre ouverte au Québec”