Mernissi: La dame à la robe de plumes


Extrait de l’un des contes des Milles et une nuit, recité par Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident, 2000

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Hassan, beau jeune homme qui avait dilapidé son héritage dans les plaisirs et le vin, s’embarqua vers des îles lointaines pour se refaire. Une nuit, alors qu’il regardait la mer d’une terrasse, il fut ravi par les mouvements gracieux d’un grand oiseau qui se posa sur la plage. Soudain, l’oiseau se débarrassa de ce qui apparut alors être une robe de plumes, d’où sortit une très belle jeune femme. Resplendissante dans sa nudité, elle courut vers les vagues et se mit à nager. “Elle dépassait en beauté toutes les créatures humaines. Elle avait une bouche magique comme la bague de Salomon et des cheveux plus noirs que la nuit … Ses lèvres étaient couleur de corail et ses dents luisaient comme des perles [...] Sa taille était ornée de plis [...] Ses cuisses étaient grandes et puissantes comme des colonnes de marbre. ” Mais c’est l’intimité la plus secrète de la jeune femme qui séduisit plus encore Hassan Al-Basri: “Entre les piliers de ses cuisses, un magnifique arc était niché, lumineux comme une coupe en argent ou une urne de cristal.”

Fou d’amour, Hassan s’approcha de la naïade, lui vola sa robe de plumes et l’enterra dans une fosse secrète. La belle étrangère était privée de ses ailes. Hassan en fit sa captive, l’épousa, la couvrit de soie et de perles précieuses. Mais après qu’elle lui eut donné deux garçons, il se laissa aller. Persuadé qu’elle ne songeait plus à le quitter, il voyagea pour accroître sa fortune, et ses absences durèrent parfois très longtemps. Un jour, à son retour, il eut la surprise de découvrir que sa femme, qui n’avait jamais cessé de chercher sa robe de plumes, s’en était revêtue et s’apprêtait à partir. “Prenant ses deux garçons sous ses ailes, elle s’enveloppa de sa robe de plumes et redevint oiseau par la grâce d’Allah à qui appartiennent pouvoir et majesté. Elle fit quelques pas gracieux, dansa allègrement, battit des ailes et s’envola … “. Survolant océans tumultueux et rivières profondes, elle prit la direction de son île natale du Wak Wak. Cependant, avant de quitter Baghdad, elle laissa un message à son mari: Il pourrait la rejoindre s’il le désirait. Mais personne ne savait alors, et encore moins aujourd’hui, où se trouvaient les îles Wak Wak, territoire de l’exotisme et de l’étrangeté la plus lointaine.

Les historiens arabes [...] les situèrent au-delà de Zanzibar, en Afrique orientale. Marco Polo les identifia à celles des Amazones ou encore à l’île des Femmes, c’est-à-dire Socotora. D’autres encore les placèrent aux Seychelles, à Madagascar, Malaca, et d’autres, enfin, les situèrent aussi loin qu’en Chine ou en Indonésie.

[...]

J’ai donc appris par coeur cette histoire narrée par Schéhérazade. Son message est simple: une femme doit mener sa vie comme une nomade. Elle doit rester toujours alerte et prête à partir même si elle est aimée. Car, selon Schéhérazade, même l’amour peut vous engloutir, devenir une prison.

Fatema Mernissi, “Le conte de la dame à la robe de plumes”, Le Harem et l’Occident, 2000.


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