Miss Joyce était indienne, belle aux grands yeux du sous-continent asiatique et aux lèvres généreuses, le chignon élégant remuant les mèches blanches dans un tourbillon de cheveux bruns. Je me souviens de ses mains, de ses ongles ovales bien entretenus couronnant des doigts filiformes et des veines, racines de la vie, s’étendant du tronc du poignet pour se déverser dans ses doigts. J’ai toujours aimé les mains qui montrent leurs veines. Ce sont des mains vivaces, palpitantes, travaillantes, chaudes, usées comme une couverture d’enfance ou un foulard qu’on a trop aimé.
Miss Joyce évoquait la professeure de piano dans ses plus beaux clichés, la coiffure austère qui pourtant révélait la douceur des traits, la jupe coupée droit qui laissait deviner un corps bien vieilli, les chaussures classiques aux talons hauts mais solidement carrés. Le temps ralentissait quand elle parlait, sa patience tenant les minutes comme des gouttes d’eau qui refusent de tomber du robinet. Dans le salon de Miss Joyce, tout semblait se passer en adagio. Ou est-ce la mémoire qui me joue des tours?
Je me souviens de la belle maison, au grand salon rempli d’artefacts, d’assiettes suspendues, de photos sur le dos du piano, de plantes en santé, une maison lointaine, surgissant du désert comme un oasis. C’était l’un de ces quartiers émergents qui poussaient comme des champignons dans les périphéries d’une Dubaï encore en gestation.
Je me souviens de la professeure et de sa jeune apprentie, partageant le banc rectangulaire, la partition ouverte. Déjà à ce moment, je trichais, feignant lire les notes que Miss Joyce jouait. Or, dans les faits, ma mémoire photographiait la chorégraphie de ses mains rebondissant légèrement sur le clavier.
J’étais allée la première fois pour accompagner une amie, une petite blonde druze aux dents de lapin dont la beauté toute en miniature était l’antithèse de ma silhouette étirée. Une heure plus tard, mon père vint me chercher. En sortant, il me demanda si je voulais suivre des cours de piano. Je dévisageai mon père d’un regard débordant d’évidence.
- Mais bien sûr!, répliquai-je avec un soupçon d’impatience.
Ce fut mon premier cours; et le dernier de mon amie. La semaine suivante, mon père m’acheta un minuscule clavier électronique Casio d’à peine trois octaves de longueur qui allait m’accompagner dorénavant à travers les continents : le Moyen-Orient et l’Arabie, l’Amérique Latine, l’Amérique du Nord …; jusqu’au jour où j’ai eu droit à mon premier vrai piano, à 14 ans.
20 ans plus tard, le Casio est toujours là, couché sur le dos du piano. Il me rappelle les soirées où je rentrais du cours seulement pour me cacher dans ma chambre et rejouer sans cesse ce que je venais d’apprendre.
Là sur le dos du piano, il m’écoute. Comme un vieil ami.
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