Les mille et une filles de Schéhérazade


6h00. Zadah, mon réveille-matin humain, s’introduit silencieusement dans la chambre, repose doucement sa tête sur mon ventre et attend. Bien que je sois épuisée, je me lève. Merci mon amour pour m’avoir réveillée, aurais-je voulu lui dire … mais je ne dis rien. Je la porte dans mes bras.

- Fau’ maman, me dit-elle, indiquant l’escalier.
- Non Zadah, on dit taht. Fau’ c’est pour aller en haut. Nous sommes déjà en haut.
- Non! Fau’ Ma-MAN!

Je rend les armes. Si un enfant de trois ans décide qu’en haut c’est en bas, donc en haut c’est en bas. Point final.

7h00. Elle est enfin assise à sa table miniature, savourant son Cherrios au miel. Il y a trop de sucre là-dedans, mais bon. J’entends les pas légers de Kynda sur l’escalier.

- Bonjour kat-koush! déclaré-je avec enthousiasme en espérant court-circuiter l’inévitable «Ma-maaaan» prolongé.

Tactique péremptoire à la Bush.

- Ma-maaaaan, Ducky est malaaaade! me répond-t-elle en franglais arabisé sanglotant mélodramatiquement.

Tant pis pour la tactique péremptoire.

- Ah, c’est pas grave, habeebi.
- Fix it maman … Fix it!

J’examine le toutou blessé. Le bec est à recoudre. Je me promets de le faire avant la fin de la journée. Je ne le ferai sans doute pas en fin de journée, mais éventuellement, je finirai par respecter ma promesse.

Je profite du répit de 20 minutes que les cornflakes m’accordent pour consulter mes deux quotidiens. Du Globe and Mail, je ne garde que la section « Commentary » et la section « Reviews ». « Business » va directement à la boîte de recyclage. Je procède méticuleusement à éliminer chialeurs, conservateurs et politiciens invertébrés. Un exercice de filtrage intellectuel brutal. Rares sont les survivants de ce massacre quotidien, je l’avoue. Parfois, c’est carrément un génocide. Il m’est arrivé de tout jeter au recyclage par frustration sans lire un mot.

De la « une » du Devoir, je saute sans détours à la dernière page pour consulter la caricature où j’ai droit à mon premier rire de la journée. Un cadeau bien apprécié. À la page « Idées », je retrouve souverainistes déterminés et gauchistes fidèles, mis à part l’idiot ponctuel qui commente sans trop réfléchir l’actualité. Je continue à feuilleter. Je tombe sur une entrevue avec une féministe intitulée, « Un féminisme devenu trop sage ». Je sens venir un irrésistible envie de rouler les yeux. En voilà une autre qui veut encore me sauver.

Tout en lisant distraitement, ma lecture trempée de scepticisme, je concocte un stratagème pour habiller Zadah sans avoir à courir après elle les pyjamas traînant entre ses jambes. Je la séduis par un pain au lait renforcé d’un enregistrement de « Dora l’exploratrice» pour la divertir. Oui, une offensive double, car l’adversaire est puissant. C’est un peu compliqué de faire passer le pain dans la manche de son chandail, mais la stratégie fonctionne pas mal bien, malgré les dégâts. Pour Kynda, il suffit de la laisser choisir ses vêtements, excellent prétexte pour se préparer pour l’école. Je monte ensuite les escaliers quatre par quatre pour m’habiller, me maquiller, insérer mon portable dans un sac à dos déjà trop lourd grâce à deux livres beaucoup trop épais, imprimer quelques articles à lire, sauvegarder mes textes inachevés sur ma clé USB, le tout avant la fin de Dora, laissant la féministe du Devoir à moitié lue (ou nue?) et sans doute insultée, abandonnée à côté de la vaisselle.

8h00. L’autobus scolaire arrive au coin de la rue. Kynda se met en fil avec les enfants du quartier. Romantique, elle s’accroche à mon cou jusqu’à la toute dernière minute, mais finit toujours par m’accorder un au revoir composé avant d’embarquer. De retour à la maison pour ranger la vaisselle et sortir la viande du souper, je prends malgré tout la peine de chercher la féministe imprimée de la cuisine.

8h15. Départ pour la garderie. Zadah court à sa classe et s’installe pour son deuxième déjeuner du matin. Maman déjà oubliée.

8h45. Je prends le métro vers l’Université. Pour quelques heures, la Maman cède sa place à l’anthropologue.

9h30. Pourtant, j’ai l’impression que c’est déjà l’après-midi. Je m’installe à mon bureau pour écrire, entourée de femmes avec et contre lesquelles je dialogue et je pense: la sociologue marocaine Fatema Mernissi à ma gauche, l’anthropologue arabo-américaine Lila Abu-Lughod à ma droite, le visage de Guevara Al-Badri, journaliste palestinienne d’Al-Jazira en vidéo diffusion sur l’écran de mon ordinateur, Chajarat Ad-Dur (l’une des reines de l’Islam) et Schéhérazade l’héroïne des Mille et Une nuits, dans ma tête, et … une féministe un peu froissée, mais tout de même libérée de mon sac à dos et des autres pages du Devoir, coincée entre mon clavier et ma gigantesque tasse de café.

Où est-elle donc Simone De Beauvoir dans mon harem imaginaire?


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