Arc-en-ciel


Le 31 juillet. Une journée pluvieuse, un peu étouffée. Dommage … car il faisant si beau en ce jour du 31 juillet 1989. Ce jour même, 19 ans plutôt, je descendis d’un avion.

Que les mythes ont changé depuis des millénaires. L’étranger qui apparaissait soudain dans la clairière, surprenant, inattendu, celui qui arrachait difficilement son bateau à la mer, soulagé d’avoir survécu à la fureur de Poséidon, atterrit aujourd’hui du ciel comme un extra-terrestre, accueilli par une congrégation d’ouvriers, d’officiers, de contrôleurs …

En écoutant distraitement le radio-journaliste se plaindre du temps, des images trottent dans ma tête, basculent l’une sur l’autre, dégringolent des lieux de ma mémoire gauchement, arbitrairement, avant de tomber sans ordre et sans invitation sur ma page.

Première image: Les heures passées au bureau de l’immigration, étendue sur les sièges froids et raides de la salle d’attente, oscillant entre sommeil et éveil. Tellement fatiguée. Épuisée.

- Qu’il est loin le Canada!, mon corps me disait.

Je relevai ma tête pesante une couple de fois pour jeter un coup d’oeil sur mes parents. Ils étaient toujours là, discutant avec l’agent de l’immigration, lui montrant judicieusement leurs papiers, parfois nous indiquant du doigt. Rassurée, mes yeux s’éclipsèrent aussitôt derrière mes paupières. Où était-il, mon frère ? Je ne me souviens plus. Sans doute écrasé lui aussi sur l’un des sièges.

Deuxième image : Les ombres en haut, des silhouettes floues collées à la vitrine de l’observatoire, cherchant leurs aimés qui arrivaient de je ne sais où. Je l’aimais tant cet aéroport. Il avait un beau nom. Mirabel. Dommage qu’il n’accueille plus les vols d’outre-mer. Quelqu’un m’a dit une fois que le retour est impossible, même si les lieux qu’on a quittés existent toujours. Mirabel a fermé ses portes, comme pour lui donner raison.

Ce jour-là, nous étions attendus nous aussi. Quelque part parmi les ombres, un visage nous reconnaissait.

- Ce pays ne doit pas être si étrange, si je suis attendue, me consolai-je.

Troisième image : La tête de la fille de nos hôtes faisant des allers-retours entre moi et le pare-brise de la voiture. Elle prenait très au sérieux son rôle de guide, chaperonnant la petite fille de 12 ans que j’étais.

Il était exactement 20h10 à ce moment de ce premier jour, en route vers Montréal. Trop fatiguée pour enregistrer tout ce qu’on disait dans la voiture, je m’étais contentée d’admirer le paysage exotique qui défilait derrière la fenêtre.

Les rayons arc-en-ciel du crépuscule se déversant dans les nuages restent gravés dans ma mémoire. Je peux presque retracer les formes des nuages. C’est mon image préférée de ce grand jour.

Le 31 juillet 1989: ciel en arc-en-ciel.


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