Extrait de thèse: L’éléphant blanc


Une semaine à Paris; pour renouer avec les compositeurs que je n’avais pas vus depuis des années. Après les retrouvailles, les retours sur leurs trajectoires; après le thé, les discussions et les débats sur un petit texte que j’avais écrit à partir de leurs expériences, je me suis permise l’indulgence de visiter la ville des Lumières et de m’immerger dans tout ce qu’elle offrait de culture, de théâtre, de musique …, et d’anthropologie.

À Paris, j’ai croisé Sand et Musset faisant l’amour sans la moindre pudeur dans un petit théâtre aux sièges en velours, la dévoreuse de l’enfant du siècle se laissant volontairement dévorer par l’amour et par les grandes idées. Et derrière les coulisses, Chopin attendait, ses préludes pour piano réduits à une musique de fond, mais tout de même préfigurant les amours à venir pour l’écrivaine androgène. À Paris, j’ai médité sur la colonie pénitentiaire de Kafka. Un petit monologue d’une grande violence, que seule la lucidité peut enfanter.

Il y a eu aussi les marches interminables sur l’île de la Cité et ses ponts où se croisaient les grands rêveurs de la modernité. Il y a eu l’Église ensorcelante et l’Université. À côté de Notre Dame de Paris, la Sorbonne m’est apparue pas plus qu’un Quasimodo mal déguisé. Un monstre camouflé de belles idées.

Il y a eu, j’ai vu, j’ai entendu les bruits du métro enrouillé, les claques de ses sièges qui se repliaient et les craques de ses portes désautomatisées. J’ai entendu, j’ai senti, j’ai goûté à la baguette quotidienne et au croissant, aux crêpes vite faites sur les coins des trottoirs, aux repas devenus rites de passage contre la fumée des Français courtisant la cigarette, aux vins devenus habituels contre la langue apprivoisée de la musulmane, et j’en passe.

À Paris, l’Occident se révèle, sa mine confiante, son histoire imposante, ses mythes séducteurs, depuis le petit café d’à côté jusqu’au panthéon sorbonnais.

Dernier arrêt de mon tour de ville : le Musée du Quai-Branly. Le tout nouveau joyau de Paris. Une véritable Eldorado anthropologique. Un lieu fantasmagorique inventé pour les penseurs de l’Homme dans toute sa variabilité.

Dissimulé à la vue par une végétation dense, protégé de la rumeur des quais par une palissade de verre, le musée ne s’offre que progressivement au visiteur, devenu explorateur. Celui-ci doit traverser, pour y parvenir, un jardin vallonné conçu à l’image de végétations indisciplinées et lointaines. Dans ce bâtiment juché sur pilotis, tout est courbe, fluide, transparent, mystérieux et, surtout, chaleureux.

C’est du moins ainsi que le décrit le pamphlet, sans doute rédigé par un passionné naïf qui n’entendait guère les résonances primitivistes de ses flatteries. Car du musée ethnographique ultramoderne, je ne garde qu’un seul souvenir. Celui du gigantesque éléphant blanc qui prenait toute la place mais que personne ne voyait.

L’Occident était partout. Tout était Occident dans ce musée ; l’Afrique, l’Océanie, les Amériques. Tout était Occident sauf l’Occident qui présidait prétentieusement de son trône universaliste toutes les expositions sans jamais se présenter. À Paris, l’Occident est partout, certes. Il est partout sauf au musée ethnographique du Quai Branly. Un grand projet fait sur mesure pour les Autres et leurs objets.

Dans l’Eldorado des anthropologues, l’Occident, ses arts, et ses objets disparaissaient, comme si celui-ci arrêtait d’exister sur le bord du Quai. Et si le message n’était pas déjà clair, un mûr transparent (ou est-ce plutôt une « palissade » comme le prétend le pamphlet ?) sépare le Musée de son entourage parisien. Ironie des ironies, ce refuge inventé pour les arts de l’altérité, est pourtant situé aux pieds de la Tour Eiffel, écrasé sous l’ombre de l’une des grandes icônes occidentales de la modernité.

Au Musée du Quai-Branly, l’Occident brillait par son absence comme la célèbre Eiffel qui brillait sous le soleil du printemps français. Une tour si grande, si photographiée, qu’elle ne m’est apparue dans la réalité qu’un clone d’elle-même, un squelette sans chair, un corps sans âme. Un véritable chef d’œuvre benjaminien.

Faire le tour du musée, c’est s’offrir le plaisir de la différence en compartiments bien gérés, et déshabiller les Autres au fur et à mesure qu’on pénètre leur intimité.

- Pourquoi donc un musée ?

- Pour permettre la diversité des regards sur les objets.

- Qui donc a le droit de regarder avec tant d’insolence ces pauvres objets exhibés comme des papillons épinglés?

- Artistes, ethnologues, esthètes, historiens

- Et que faites-vous de la musique, et de ses objets qui s’écrient contre ce viol certifié?

- On les confine dans la tour Musique, grande tour de verre qui, de haut en bas du bâtiment (sur 5 niveaux), conserve 8700 instruments de musique.

- Muets et ségrégés en familles organologiques, coupés de leurs sons et de leurs patries. Pourquoi donc les exposer ainsi?

- Pour reconnaître officiellement …

- Officiellement? Qui sont donc ces officiers ?

- … la place qu’occupent les civilisations et le patrimoine de peuples parfois tenus à l’écart …

- Qui sont-ils, ceux qui imposent cet écart?

- … à l’écart de la culture actuelle de la planète.

- Quelle est-elle donc cette culture qui se prétend la seule « actuelle » de pas moins que toute la planète?

- Celle qui a construit ce magnifique musée.

- Mais qui a pourtant omis de s’exposer elle aussi dans l’une des vitrines du Quai Branly.


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