1 Musique, appartenance, errance
Ce projet a eu plusieurs vies; il s’est réincarné sous de multiples visages. Il me semble pertinent de retracer les diverses péripéties et métamorphoses qui ont accompagné mon travail de thèse et mené à la forme finale qu’elle a prise. Ce retour sur mon parcours permettra, je crois, de mieux situer le cadre pluriel de référence théorique auquel j’adhère, de préciser ma perspective de travail en tant qu’anthropologue de la musique et de décrire la démarche méthodologique que je privilégie dans mes recherches ethnographiques. La voie dans laquelle je compte poursuivre dans l’avenir mes recherches prolongera, en les approfondissant, les perspectives mises en œuvre dans cette thèse.
Si je pouvais résumer en trois mots les thèmes et les questions qui m’ont préoccupée depuis le début de mes études supérieures, je le ferais en accolant les uns aux autres trois mots : « musique », « appartenance » et « errance ». Sans avoir pu l’articuler aussi clairement durant ma maîtrise, mon mémoire qui portait sur la musique contemporaine palestinienne, posait d’emblée la question suivante : comment appartenir ou comment exprimer son appartenance à un monde dans lequel se sont effrités en grande partie les repères qui ont permis de nous situer en tant qu’individus et sociétés à l’ère moderne?
Cette question découle d’une conviction personnelle profonde qui va à l’encontre de certaines théories contemporaines de l’identité et de l’appartenance. Nous avons besoin, me semble-t-il, en tant qu’êtres humains, en tant que sujets essentiellement sociaux, d’appartenir à un groupe qui puisse servir de lieu d’identification, soit en s’y ancrant soit en s’en détachant. À l’encontre de certaines prétentions qui sacralisent la pluralité des appartenances de pair avec l’individualisme absolu – deux marqueurs de l’identité contemporaine, du moins dans les sociétés occidentales – je persiste à croire que l’inscription dans un lieu, l’ancrage dans une histoire et l’appartenance à un groupe continueront à s’imposer comme une réalité primordiale incontournable. Aussi longtemps que le besoin d’appartenir persistera, il est certain que les individus et les sociétés tendront à se construire autour de certains points d’ancrage et à s’orienter à partir de balises fixées dans des espaces déterminés, comme autant de repères et de points de butée face aux dérives que la multiplicité des références entraîne inévitablement.
Dans les cas où ces points d’ancrage primordiaux disparaissent ou s’affaiblissent, les personnes sont bien sûr conduites à se donner de nouveaux repères, à mettre en place d’autres balises. Une telle stratégie entraîne inévitablement, pour les individus comme pour les groupes, des conflits sur le plan identitaire qui génèrent de l’ambiguïté dans les systèmes de sens et qui produisent des recompositions des codes sur les plans politique, culturel, etc. Je crois légitime de parler, dans ce contexte, de « défis de l’appartenance ». Mais comment entamer une réflexion qui permettrait de rendre compte de manière empirique de ces défis de l’appartenance? Travailler où? Sur quel objet? Et pourquoi donc?
1.2 Appartenir à quoi au juste?
Dans mon mémoire, j’ai examiné cette problématique à travers une étude de l’usage et de la valorisation des instruments par les musiciens palestiniens dans le contexte de l’affaissement du mouvement nationaliste en Palestine. J’ai postulé que la musique instrumentale incarnait l’ambivalence palestinienne parce que les instruments ont toujours occupé une place marginale dans la tradition musicale arabo-musulmane qui est essentiellement vocale et parce qu’ils ont toujours été associés, selon les canons de la tradition arabe, à des musiques « douteuses » au plan de leur authenticité, et de leur valeur esthétique et morale (El-Ghadban 2003). En tant qu’objets porteurs d’ambivalence, ils permettent aux musiciens palestiniens d’exprimer leur propre ambivalence identitaire surgissant de leur position de marginalité dans le monde et de leur transnationalité. J’ai défendu l’idée que les musiciens palestiniens utilisent les instruments comme des « agents de médiation » entre les différentes facettes de leur identité. J’ai postulé que la « dé-territorialité » est devenue pour ces musiciens un cadre de référence identitaire légitime. Cette position interprétative concordait parfaitement, à travers la place donnée à un troisième espace identitaire, avec les nouvelles théories de l’hybridité, du métissage, de la créolité et du cosmopolitisme (Bhabha 1994; Young 1995; Martin 1999; Breckenridge, et al. 2002). Elle était néanmoins aussi fondée sur la définition classique du « territoire » en tant que lieu physique et espace géopolitique de la construction identitaire. Même dans un cas comme celui de la Palestine imaginaire, dont rêvent depuis toujours les Palestiniens en diaspora, le territoire « mythique » renvoie à un lieu réel, à une terre bien concrète, qu’on peut localiser à un endroit précis sur une carte (sans s’entendre nécessairement avec les voisins sur ses frontières ou son histoire).
Cela étant dit, une thèse qui place la dé-territorialité au cœur de l’identité sous-entend que les gens n’ont plus besoin d’appartenir que d’une manière temporaire et stratégique. Comme l’ont noté Ulf Hedetoft et Mette Hjort, cette thèse repose sur une conceptualisation utopiste et utilitariste du cosmopolitisme identitaire :
Here the world appears as a terrain of opportunities, mobility, networking, money-making, and so forth … . It opens up opportunities but does not require sacrifices that we abide by because we belong to it. Or it allows us to cultivate myths and reveries of having our real roots elsewhere than where we happen to be, or of eventually finding real happiness somewhere else (Hedetoft et Hjort 2002:xix).
En musique, remarquent Georgina Born et David Hesmondhalgh, l’éloge du cosmopolitisme a donné jour à une véritable mythification de la pluralité telle qu’elle est incarnée dans la fusion de plus en plus marquée des styles et des traditions musicales, une mythification dont je me suis moi-même rendue coupable dans mon interprétation des expériences des musiciens palestiniens :
The implication is that these hybrid aesthetics and movements are free of earlier hierarchical consciousness and practice, that there are no significant “core-periphery” structures at work, and thus that these aesthetics are free also of the asymmetrical relations of representation and the seductions of the exoticisms, primitivisms, and Orientalisms that paralleled colonial and neocolonial relations. In this view, then, « all differences » are being levelled. Hybridity can rebound from its discursive origins in colonial fantasies and oppressions and can become instead a practical and creative means of cultural rearticulation and resurgence from the margins (Born et Hesmondhalgh 2000:19)
De plus, le discours cosmopolitiste ou mondialiste qui prend la déterritorialisation et la dénationalisation des identités comme finalité du processus de production identitaire considère la mondialisation elle-même comme un lieu d’appartenance au lieu d’aborder la mondialisation en tant que condition qui permet de produire, éventuellement, une variété de nouvelles formes d’appartenance. Hedetoft et Hjort ont précisément insisté sur ce point :
There is a world of difference between imagining that “the globe”, like material possessions, memories, and ideas, belongs to “us” (or, rather, “me”) – and that “we” belong to the “globe” and “globality”. … In such terms, “the globe” is a material and utopian tax haven, a site of (imagined) benefits, but very little belonging, in the sense in which this concept has been employed so far. … Thus, globalization – while certainly making inroads on the contexts and natural assumptions of national rootedness and homeness – does not offer a global substitute for them, despite much discourse to the contrary. The forms and perceptions of belonging that it engenders are, if not incompatible with those of the national, then at best their extension and complement (Hedetoft et Hjort 2002:xix–xx).
Néanmoins, ces interprétations variées des mondes contemporains comme lieux de conflits, de dynamiques parfois antagonistes, de frontières perméables et mobiles et d’appartenances constamment réalignées est aujourd’hui un lieu commun en anthropologie. Comme je l’ai mentionné brièvement plus haut, elles ont engendré une série de concepts rattachés à la notion d’identité et de territorialité tels que métissage, créolisation, hybridité, transnationalisme, postnationalisme, nomadisme et cosmopolitisme, chacun de ces termes suscitant tantôt des éloges, tantôt des critiques.
Ce qui semble avoir échappé aux partisans du cosmopolitisme , c’est le fait que la remise en question de la conception classique de l’identité, du territoire, de la communauté, etc. ne signifie pas nécessairement l’anéantissement des frontières, ni la circulation plus fluide des produits et des individus, sauf pour une certaine portion de la population mondiale – celle qui en a les moyens financiers nécessaires et celle qui détient les « bons » passeports. Pour la majorité des individus et des communautés, les frontières nationales sont plus solides que jamais et la mobilité renvoie souvent à des expériences transitoires extrêmement traumatisantes telles que la circulation clandestine de réfugiés fuyant des guerres destructrices ou des situations économiques catastrophiques, ou encore la circulation et l’exploitation d’esclaves pour le tourisme sexuel.
À l’âge dit de la mobilité et du cosmopolitisme, l’exemple le plus flagrant du renforcement des frontières imaginaires entre un certain « Nous » et un « Autre » et l’inscription de cette dichotomie dans un territoire bien réel, à travers des lois bien concrètes limitant la circulation et la liberté de déplacement de toute une population, est sans doute celui du mur de séparation présentement en construction qui fut imposé par Israël sur les territoires palestiniens. Ce cas, et bien d’autres, remettent en question toute conception romantique de la déterritorialisation, du nomadisme et du cosmopolitisme des individus aujourd’hui.
Ces exemples interrogent l’anthropologie en tant que discipline et remettent en question certains de ses canons, particulièrement ses sujets « traditionnels » de recherche (i.e. l’Autre non-occidental), ses terrains d’investigation ethnographique et ses paradigmes théoriques. Les îles exotiques qui ont depuis toujours attirées les anthropologues rêvant de mondes isolés et de sociétés harmonieuses lovées au sein de leurs littoraux sont aujourd’hui des terres semées d’altérité, barricadées derrière les murs invisibles des politiques de gestion de l’immigration et des différences culturelles. Si cette remise en question n’est pas une chose nouvelle (pensons à Boas et à sa lutte contre l’évolutionnisme en anthropologie et plus récemment à la crise de la représentation), l’anthropologie n’a toujours pas réussi à se trouver une nouvelle zone de confort dans le nouvel ordre des choses ou même à se réconcilier avec le fait que cette « zone de confort » n’existe peut-être pas dans le monde contemporain où les certitudes ne cessent d’être déplacées, surtout quant à nos certitudes sur l’être humain qui, après tout, est au cœur du projet anthropologique.
Qu’en est-il de la musique dans ce monde traversé de frontières imaginaires et réelles, de flux humains et de pays en guerre ou qui sont pris dans une relation historiquement dysfonctionnelle et abusive? Je ne suis certainement pas la première à m’interroger sur l’anthropologie ainsi ou à me poser ces questions (cf. chapitres II et III). En fait, ce sont de semblables interrogations qui ont incité de nombreux anthropologues à étudier la world music (Taylor 1997; Aubert 2001; Mitchell 2001), comme marqueur important du contexte global actuel et comme phénomène qui, par sa nature même, met au défi l’approche anthropologique culturaliste. Par contre, la world music s’est avérée être un objet très difficile à cerner tant sur le plan esthétique que sur le plan ethnique, culturel, social, etc. Sa fluidité rend un questionnement sur l’appartenance extrêmement problématique – avec en plus le risque de faire tomber les chercheurs dans le piège de l’essentialisme culturel. Il me semble donc important de reposer ces questions par rapport à d’autres musiques qui ont été jusqu’à présent exclues de la problématique de la mondialisation et de l’appartenance pour des raisons de barrières disciplinaires. Je soutiens que ces « autres musiques » peuvent fournir de nouveaux repères pour examiner, dans le contexte de la mondialisation, les liens entre musique, appartenance et errance.
2 Horizons ethnographiques
C’est toute cette réflexion sur la musique, sur l’appartenance et sur les défis de l’anthropologie face à la réalité infiniment complexe des sociétés contemporaines qui m’a portée vers l’étude de la tradition musicale occidentale, et plus précisément la musique des XXième et XXIième siècles, dénommée aussi « musique contemporaine ». Pour être plus précise, la question centrale qui m’a guidée dans l’entreprise de mes recherches doctorales se résume ainsi : La musique occidentale étant une tradition transnationalisée qui est traversée de dynamiques politiques, économiques, esthétiques et identitaires, dans quelle mesure ces dynamiques renforcent et remettent-elles en question ses frontières, ses institutions, son système de valeurs et le sentiment d’appartenance de ceux qui ont consacré leur vie à la pratiquer à travers le monde? Quels rapports d’attachement et de détachement, de réflexion et de distorsion des musiciens issus de différents pays du monde, certains étant des anciennes colonies de l’Occident, entretiennent-ils avec la musique contemporaine spécifiquement, ses canons et ses frontières musicales? Quels sont les rapports de force esthétiques et politiques et les enjeux identitaires qui les orientent et les motivent dans leur cheminement au sein de la musique contemporaine?
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je suis martiniquais,sociologue et j’ai beaucoup travillé avec Edouard Glissant en particulier dans la revue Acoma.Ces questions de diaspora,créolisation ,cosmopolitisme et métissage sont au coeur de mes réflexions mais restent pour moi sans fil conducteur majeur.Mais est-ce qu’il en faut d’un ? Cdt ! H.E
June 21st, 2009
Reply to “Extrait de l’Introduction de ma thèse”