Extrait de la Conclusion de ma thèse


Coda: Retour sur un parcours

L’anthropologue est censée entrer dans le monde de celui ou celle qu’elle tente de connaître et de comprendre. Elle est censée se soumettre à une autre parole, à une autre vision des choses et à essayer de rendre justice à cette autre vision à travers ses propres mots.

Or, avant que l’anthropologue puisse se soumettre, elle doit d’abord reconnaître le fait qu’elle pénètre dans le monde de l’Autre à partir d’une position de pouvoir, qu’elle est dominante et que c’est presque par générosité qu’elle se soumet, sachant tout au fond d’elle que ce n’est qu’un sacrifice temporaire, une offrande prêtée; qu’un jour, elle redeviendra puissante. Si ce n’est en écrivant, ce serait au moment de la publication de ses mots – ceux-ci mêmes qu’elle avait si généreusement cédés à l’Autre.

Mais que faire lorsque l’Autre est aussi puissant? Que faire devant un Autre beaucoup plus fort que celle qui prétend vouloir le représenter? Faut-il dans cette situation se soumettre également? Faut-il tenter de comprendre malgré tout celui-ci même qui domine? Comment « provincialiser l’Occident »  avant même de reconnaître sa dominance?

Lorsque j’ai entrepris mes recherches doctorales sur la musique contemporaine, j’ai compris qu’il est, en fait, impossible de faire une étude de la tradition musicale occidentale sans faire également une critique de l’anthropologie et de l’ethnomusicologie (cf. chapitres I–III). Pour qu’une enquête ethnographique soit possible, il fallait d’abord éplucher les multiples couches de la pensée qui a fabriqué les outils mêmes que j’allais utiliser, car ce sont des outils qui ont été développés pour saisir, capter, objectiver les musiques des Autres tout en évitant de soumettre la musique occidentale à la même opération. Une ethnographie de la musique occidentale devait aller de pair avec une réflexion épistémologique à la production occidentale du savoir musical. Cette réflexion m’a servi de toile de fond pour l’élaboration de ma propre approche théorique et analytique.

En entamant mes recherches doctorales, j’ai dû me résigner aussi au fait qu’une étude de la tradition musicale occidentale devait forcément être accompagnée d’une mise en relief des dimensions hégémoniques de cette tradition. Or, en ce faisant, je brise peut-être l’une des règles d’or de l’éthique ethnographique : ne pas juger celui ou celle qu’on veut tant connaître, mais plutôt respecter ses catégories de pensée. Dans le même temps, écrire une ethnographie de la musique occidentale sans parler d’hégémonie serait évacuer un aspect fondamental de son histoire, ce qui serait tout aussi inacceptable sur le plan éthique. Alors comment réconcilier le désir d’écrire sur l’Autre tout en respectant ses catégories de pensée et la nécessité de situer cet Autre dans l’histoire tout en reconnaissant les rapports de force qui le favorisent? Comment écrire avec autorité sans devenir autoritaire? Comment donner la parole à l’Autre sans passer sous silence le fait que cette parole a déjà été violente? Ce sont des questions qui m’ont hantée continuellement durant mes recherches sur la musique contemporaine et pour lesquelles je n’ai pas encore de réponses.

Confrontée aux limites des outils anthropologiques face à un tel dilemme, j’ai trouvé un peu de salut dans les outils de l’écriture de fiction (cf. prélude et scènes I–III). Je me suis fiée également aux aspects les plus positifs de la démarche ethnographique – l’écoute, le dialogue, la participation, mais aussi la distance, l’observation et, oui, la critique. Je me suis permise de critiquer une musique que je pratique depuis l’âge de 7 ans, et des rites de passage auxquels j’ai moi-même été soumise. Si je me suis permise de remettre en question durant nos entretiens et dans mon analyse certains aspects des discours de ceux que j’ai rencontrés, je me suis soumise aussi à leur critique en partageant avec eux mes analyses et mes interprétations. Est-ce suffisant pour contrer le caractère réducteur de toute démarche ethnographique? Bien sûr que non.

J’arrive à la fin du parcours doctoral portée par autant de questions et plusieurs regrets. [...]


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