Extrait de thèse: Dans la cathedrale engloutie


Lundi, 10h30 du matin. Je n’avais pas du tout dormi, ayant traversé l’Atlantique durant la nuit. J’avais hâte de retrouver l’Amsterdam que je n’avais pas vu depuis mon enfance – quelques jours passés en famille sur les canaux de la ville engloutie, un bel été entre deux voyages. L’Amsterdam dont je me souvenais était belle, accueillante, un peu excentrique, remplie de marchands égyptiens qui vendaient bruyamment leurs hamburgers sur les trottoirs touristiques. L’Amsterdam que je retrouvai 20 ans plus tard était celle qui a vu couler le sang de Van Gogh sur son vélo brisé; celle qui a vu s’élever la voix de la droite extrême au nom de la sécurité et de l’identité; celle qui a fait parader une députée musulmane en martyr de l’Islam et en modèle de la citoyenneté intégrée (pour ne pas dire intégriste) avant de l’expulser au nom des lois xénophobes qu’elle a elle-même contribué à faire adopter. Vingt ans plus tard, les Égyptiens étaient toujours là, mais recroquevillés. Il y en avait même un au petit bistro à côté de mon hôtel – un gentil homme et père de famille qui s’est octroyé la responsabilité de nourrir la Palestinienne venue depuis le Canada seulement pour la musique.

Comment ça va depuis Van Gogh? lui avais-je demandé en arabe, en attendant mon jus d’orange frais.

Et vous avez entendu parler de ça même au Canada! s’étonna-t-il.

J’ai cru détecter un soupçon d’embarras dans sa voix étonnée. Il n’a pas tardé à me dire qu’au Canada, la vie était sans doute mille fois mieux pour les immigrants que dans les Pays-Bas. Que les mythes sont séduisants de loin en effet. J’ai toujours été plus consciente de mon ethnicité sur les terres européennes. Je l’étais d’autant plus dans cette Amsterdam post-2001.

Rien de mieux qu’une petite promenade dans la rue pour chasser les démons. Après quelques insultes reçues en néerlandais pour avoir osé marcher dans la voie des cyclistes; après une petite heure de repos dans mon hôtel petit budget, dont l’escalier quasi vertical aurait sans doute susciter bon nombre de plaintes et de mises-en-demeure dans l’Amérique surlégiférée, avant d’être horriblement défiguré par les pancartes « Attention pente dangereuse » ou « montez à votre péril »; après une petite sieste dans mon lit au matelas défoncé et un thé dégusté dans la cuisinette parfumée à l’odeur de la marijuana, j’ai ramassé le peu d’énergie que j’avais en réserve pour me diriger vers mon lieu d’enquête – Le Muziekgebouw .

L’heure avançait. J’étais en retard pour la première journée du Forum du NEM. Nerveuse, comme je le suis toujours au premier jour de n’importe quel projet, j’ai poussé la porte en verre de l’étonnant complexe et je suis entrée.

Je me souviens très bien de la première fois que j’ai vu le Muziekgebouw  – une structure carrée et translucide, dont le teint en verre et en gris béton contrastait avec les maisons de brique multicolores qui le dévisageaient de l’autre côté des rails du tram. De l’intérieur, comme de l’extérieur, son décor minimaliste dominé par le beige démaquillé du bois sans vernis résonnait bien avec l’esprit nudiste que l’édifice semblait vouloir projeter.

Le silence qui m’entourait était imposant, rendu d’autant plus intimidant par le grand espace qui m’accueillit. Je ne me souviens plus du toit, sans doute parce que son hauteur et la spaciosité du foyer l’avaient discrètement poussé hors de mon champs de vision. Mais c’est surtout la profondeur du silence qui m’a le plus impressionnée. Il m’était tellement difficile d’imaginer que quelque part dans ce lieu muet un orchestre de 15 musiciens répétait ou qu’un concours de composition international se tenait que j’ai dû vérifier de nouveau si j’avais bel et bien vu une photo du NEM affichée sur la porte d’entrée qui venait de se refermer derrière moi. Je n’entendais tout simplement rien. J’étais seule au foyer, tellement seule que je n’entendais que l’écho de mes talons claquant sur le plancher de bois, pendant que je tâtonnais à droite et à gauche à la recherche de la salle de concert.

Devant le silence et la solitude qui régnaient dans le Muziekgebouw, il m’est venu à l’esprit le peu d’intérêt que suscite la musique contemporaine chez le public. Quel contraste avec le succès du Bimhuis  qui, contrairement à son voisin, est très fréquenté, non seulement par les musiciens mais par les amateurs de musique de tout genre.

Cependant, debout, là, au cœur du Muziekgebouw, j’ai eu soudain le sentiment d’avoir mis les pieds dans une cathédrale, plutôt que dans un lieu boudé par le public. Le lieu imposait le silence, le respect, la réflexion, la contemplation. Cliché? Oui, c’est sans doute vrai. L’église et le musée  comptent parmi les images et métaphores les plus usées dans la littérature musicale occidentale. Le musée, gardien des canons, l’église, lieu de leur vénération. Car faut-il le rappeler, la musique a pendant des siècles été vénérée par les philosophes occidentaux.

Disciples de Pythagore, la musique donnait forme et sens aux mouvements et relations des corps célestes, jusqu’à incarner l’harmonie des sphères, disaient les penseurs de l’Antiquité. Chrétiens, ils se sont contentés de substituer Dieu aux sphères et de conférer à la musique la tâche de le célébrer dans les églises. Humanistes et de plus en plus rationalistes, les hommes de la Renaissance privilégièrent le Nombre et la Nature à la divinité, renouvelant, à l’instar de leurs parrains grecques, les liens entre musique, mathématiques, astronomie et acoustique, sans jamais soustraire la musique à une vision métaphysique du monde. Perle des Baroqueux, la musique brille parmi les arts libéraux  comme « le soleil au milieu des planètes » écrivait le compositeur allemand Heinrich Schütz en 1641.

Belle à la fin du XVIIième siècle, la musique quitte les arts libéraux pour se marier aux beaux-arts. Sphères, Dieux et Nombres cèdent leur place aux passions, la musique devient émotions et chante les états d’esprit des âmes troublées de la modernité. Même l’harmonie fonctionnelle de Rameau  n’a pas tenu longtemps contre l’attrait de la passion musicale de Rousseau . Sevrée de la science et désignée reine de tous les arts par les rêveurs romantiques, Lumières et Raison n’enlèvent rien à la magie de la musique dans la mythologie occidentale. « Le monde pourrait être appelé une incarnation de la musique », déclara passionnément Schopenhauer en 1819, elle qui « pourrait en quelque sorte continuer à exister alors même que l’univers n’existerait pas » . Fille d’Apollon et de Dionysos, dieux des arts, de l’inspiration, de la possession, disait un jeune Nietzsche, pas encore suspicieux. Enfant de leur passion et de leur lutte contre les penseurs de la raison, de la science et de la vertu, esprit révolté contre une « volonté de vérité » sans instinct, ni intuition, qui ne peut vivre « que de froide clarté et de certitude » ; « sans la musique, la vie serait une erreur » , nous avertit le philosophe qui baptisa son premier texte, La naissance de la tragédie enfantée par l’esprit de la musique.

Même les pessimistes les plus convaincus de l’ère industrielle, comme Adorno, trouvent leur salut dans la musique, art autonome, déclara-t-il, incarnation de la négation de l’identité, libertine se révoltant contre l’asphyxie culturelle et l’apathie consommatrice . Que reste-t-il de la magie de la musique aujourd’hui? se demandent les penseurs désenchantés de la contemporanéité. Y a-t-il encore transcendance dans un monde résolument technologique?


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