POUR MIEUX COMPRENDRE CET EXTRAIT, LIRE D’ABORD LA CATHÉDRALE ENGLOUTIE
D’AUTRES EXTRAITS DE LA THÈSE SONT ICI: INTRODUCTION, L’ÉLÉPHANT BLANC, CONCLUSION
Au cours de l’histoire des sociétés occidentales, la musique a trouvé refuge dans les lieux qui représentent le plus fidèlement les multiples sens qu’on lui attachait et le rôle qu’on lui attribuait dans la société. La musique des sphères des penseurs grecques habitait le Cosmos, le Christianisme l’a hébergée dans les églises, les Rois et les aristocrates dans leurs cours, les bourgeois du XVIIIième siècle l’intègrent au décor du salon. Depuis le XIXième siècle, sa maison est la salle de concert . Alors quel « maison » pour la musique contemporaine?
Il convient de rappeler, d’abord, que le Muziekgebouw s’inscrit dans une longue généalogie de salles de concerts en Europe. Ces salles ont été construites, comme le souligne le musicologue William Weber, afin de mettre la musique au centre des activités sociales. Cette tendance est arrivée à son apogée au XIXième siècle lorsque les salles de concert deviennent à la fois des lieux de vénération de la musique, ainsi que des monuments culturels et identitaires :
The concert halls established after the middle of the 19th century displayed the lofty role that concerts had come to hold in European cultural life. The most important was the Musikvereinsaal of the Gesellschaft der Musikfreunde in Vienna. Constructed in 1870, it occupied a central place on the new Ringstrasse, the avenue made possible by the removal of the ancient city wall; as such, it was not simply a place of recreation but rather a major civic and national institution. … Numerous municipal halls were built throughout Europe and North America, largely for use as concert halls; and local orchestras too became sources of civic pride and identity (Weber 2001:§4;(v)).
Si ce n’est pas certain que leur rôle est le même, les salles contemporaines occupent toujours une place importante dans l’imaginaire social comme le démontre la description suivante de l’histoire du Muziekgebouw :
The opening of the Muziekgebouw aan ‘t IJ marks a special moment in Dutch music history. There are three factors which determine the arrival of a new concert hall: the wishes of the composers, the musicians and the audience. 100 years ago, the building of the Concertgebouw brought a change in the acoustic poverty of Amsterdam. The result was an internationally flourishing orchestral culture. In the late seventies, the ensembles managed to break free of traditional concert practices and the air was buzzing with innovation. From 1981, Jan Wolff cleared the way for this new music in the premises on the Weesperzijde, in Amsterdam, and within a few years, he had managed to place Muziekcentrum De IJsbreker firmly on the international musical map. As a consequence, the small concert hall was bursting at the seams and so, over eighteen years ago, he began his search for a new concert hall. It had to be a visionary building for the 21st century with more than one auditorium, plus rehearsal spaces and offices for ensembles and music organisations. And, of course, plenty of room for music, musicians and audiences!
Ainsi les salles de concert sont primordiales non seulement pour la transmission et la diffusion de la musique contemporaine, mais aussi comme lieux de construction d’un savoir et d’une culture musicale nationale. En effet, le Muziekgebouw est aujourd’hui la résidence principale des ensembles de musique contemporaine les plus connus des Pays-Bas, ainsi que des organismes et des sociétés de concert tels que le centre de musique Gaudeamus, l’un des acteurs les plus influents aux Pays-Bas en ce qui concerne la diffusion, la subvention et la promotion de la musique contemporaine. Comme l’a fait remarquer l’un des compositeurs participant au Forum du NEM 2006, à Amsterdam, tout passe désormais par Gaudeamus et le Muziekgebouw. Ils sont devenus des passages obligés pour les jeunes compositeurs aux Pays-Bas qui espèrent faire entendre leur musique sur scène et sur disque. Cette centralisation du réseau musical semblait l’inquiéter.
Par ailleurs, la présence d’une salle de concert adéquate pour accueillir la musique contemporaine est considérée comme étant nécessaire à la survivance même de ce répertoire. Il m’a paru particulièrement emblématique que chaque période d’épanouissement musical à Amsterdam soit marquée dans l’extrait ci-dessus par la construction d’une nouvelle salle de concert : d’abord la construction du Concertgebouw, suivie du Muziekcentrum De IJsbreker (dont le nom évoque l’expression « ice-breaker » ou briser la glace), pour aboutir au Muziekgebouw.
Cela étant dit, au-delà de la nécessité d’avoir une infrastructure musicale adéquate pour diffuser la musique contemporaine soulignée par les compositeurs et les musiciens que j’ai rencontrés, pourquoi les anthropologues devraient-ils attacher tant d’importance à un simple bâtiment?
En fait, comme le démontre l’ethnomusicologue Amanda J. Weidman, en tant que lieu d’ancrage et de transmission de la musique, les salles de concert participent intimement à la mise en scène et à la canonisation d’une certaine conception de la musique comme production culturelle :
The concert hall brought about a particular structure of presentation, one that was based on a clear separation between the musicians and the audience, and the idea of a « repertoire » of « timeless » compositions detachable both from their original context and the contexts of their repeated performances (Weidman 2006:59).
Il ne faut pas se tromper, Weidman parle ici de la musique karnatique du sud de l’Inde, mais elle aurait pu tout aussi bien parler de la musique savante occidentale. Le développement de la musique karnatique au cours du XXième siècle comme un art musical ou musique « savante » propre à l’Inde du sud est allé de pair avec le déplacement des lieux de performance de cette musique des cours des divers royaumes indiens aux salles de concert de Madras (Chennai). Ce déplacement a contribué à son tour au processus de canonisation de certains répertoires musicaux :
The concert hall and its trappings played a significant role in this development [of canons], for canons, although perhaps originating in moral ideologies of taste, are maintained and cultivated by physical staging and modes of listening; their authority lies in their power to insinuate themselves into everyday habit and the rituals of public life (Weidman 2006:86).
Si le processus de canonisation musicale passe par la mise-en-scène dans une salle de concert d’un certain type de musique et le renforcement d’un certain ensemble de pratiques et de conventions, voire de rituels, quelle est donc la mise-en-scène que propose le Muziekgebouw et quelles sont les pratiques et les conventions musicales que son architecture extérieure et intérieure tente d’encapsuler ou de mettre en valeur?
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