J’ai ce souvenir de mes étés en Syrie. Le souvenir de ma grand-mère maternelle, Rasmiyeh, dont les grands yeux verts et la peau bronzée m’impressionnaient toujours, faisant bouillir le lait tout frais que le fermier venait de nous apporter au petit matin. Il arrivait à l’aube avec deux gigantesques pots remplis de lait cru. Du lait qu’on dit en arabe “portant encore en lui tout son bien”, pour dire qu’il n’a été ni filtré, ni bouilli, ni écrémé. Du lait de vache que l’homme n’a encore pas eu le temps de retoucher. Que j’aimais ce moment, lorsque la porte sonnait et que je sautais du lit pour l’ouvrir, sachant ce qui m’attendait de l’autre côté. Là je le voyais, ce gentil monsieur d’un certain âge, penchant le dos, les bras étirés jusqu’au bout, les paumes enveloppant les poignées des pots qu’il arrivait difficilement à soulever. Des pots si pleins que des petites vagues blanches débordaient au moindre mouvement, ornant avec leur écume crémeuse la bouche ouverte du pot. Ce lait était si riche qu’il avait une couleur jaune et un goût sucré comme s’il avait été infusé dans du miel. Ma grand-mère arrivait aussitôt avec un gigantesque chaudron que le fermier lui remplissait de lait. Elle l’installa ensuite sur un petit feu et y faisait bouillir le lait pendant une ou deux heures bien patiemment. Mon frère et moi prenions tout de suite position de chaque côté du chaudron, des cuillères dans la main et la langue lubrifiée de salive. Nous léchions les couches de crème qui s’accumulaient sous l’effet du feu. Éventuellement, les cuillères partaient et nous y allions carrément avec les doigts. Je me souviens que ce lait était le seul que je prenais sans sucre. Nous en buvions un grand bol qui nous suffisait pour plusieurs heures.
La maison de mes grands-parents à Damas avait une allure intemporelle: des portes françaises pour chaque chambre, une toilette traditionnelle (le genre sans siège) et un bain avec une chauffeuse sur charbon que ma tante Fahmiyeh nous allumait pour nous laver. Le bain n’était dans les faits qu’une petite sauna à vapeur. Le petit feu qui brûlait à l’intérieur de la chauffeuse noire, plantée là au milieu du bain comme un vieux baobab me fascinait. Je voyais de par la petite vitrine ces flames qui brûlaient dans une chambre saturée d’eau et le paradoxe de la chose n’a jamais perdu son effet. Leur danse gaie et insouciante au coeur même de l’océan m’hypnotisait. Combien de fois la voix de ma tante venait-elle de l’autre côté de la porte m’arracher de ma rêverie pour me rappeler que d’autres attendaient leur tour aussi? Dans ces moments de transe, le conte de la petite fille et les allumettes me venait toujours à l’esprit. Réveillée bien malgré moi, je prenais aussitôt le grand bloc de savon posé sur une petite tablette en bois. Un savon artisanal fabriqué de l’huile d’olive. Il était vert, bien carré, ne faisait pas de mousse et fondait à peine, mais nous sortions, grâce à lui, toujours la peau propre et lisse comme la soie.
Ces petites quotidiennetés d’un temps révolu, j’ai pu les effleurer juste avant qu’elles ne disparaissent complètement. Et pour cela je remercie les dieux.
Yara
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