Laferrière: J’entends encore ce silence


Un témoignage puissant de Dany Laferrière dans le Nouvel Observateur de cette semaine.

Dany Laferrière:

Le silence. Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de morts. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

Les projectiles. Même à 7,3 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi, c’était le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu à la tête.

La nuit . La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi cette nuit-là à la belle étoile. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé. Le dernier tremblement de terre d’une telle ampleur remonte à près de deux cents ans. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couchés par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. J’ai eu l’impression que c’était la terre qui tremblait.

Le temps. Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’internet. Plus de téléphone portable. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

La prière. Subitement, un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son coeur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument, c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

Les animaux Les chiens et les coqs nous ont accompagnés toute la nuit. Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là, j’attendais sa gueulante.

La révolution. Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communication détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit, ce fut la révolution.


No Comments, Comment or Ping

Reply to “Laferrière: J’entends encore ce silence”