March 5th, 2010
Afrique du sud 2010. En attendant la Coupe du monde de football
J’ai eu le plaisir de recevoir cette contribution à Tropismes de la part du penseur et chercheur Achille Mbembe. Bonne Lecture! Y.
ACHILLE MBEMBE
Le coup d’envoi de la prochaine Coupe du monde de football aura lieu dans moins d’une centaine de jours à Soccer City, dans la grande métropole afropolitaine de Johannesburg, non loin des lieux où autrefois les randlords exploitaient les mines d’or du Witwatersrand.
Dans ce stade ultramoderne doté d’une capacité de 90 000 places et dont l’architecture rappelle une “calebasse africaine”, l’Afrique du Sud apprendra au monde entier quelque chose de sa puissance potentielle. En retour, le monde apprendra –du moins on l’espère- quelque chose de la capacité de l’Afrique -ou en tous cas de sa nation la mieux organisée- à se tenir à hauteur de l’humanité.
Cette “chose de la joie” qu’est le football
Pour parvenir à ce but, il aura fallu franchir maints obstacles, et la course est loin d’être achevée. La décision de tenir ce tournoi en Afrique n’a jamais emporté une universelle adhésion. Comme chaque fois lorsqu’il s’agit de cette région du monde, la Bête, tapie dans le fourré, a vite fait de relever la tête.
Arguant tantôt de “l’incurie africaine générique”, des taux extraordinaires de criminalité, de la violence rampante et de l’insécurité, voire de la prévalence du SIDA, certains milieux de la droite et de l’extrême-droite en Angleterre, en Hollande, en Australie et en Allemagne auront fait feu de tout bois. N’hésitant pas à recourir aux préjugés les plus stupides, voire à une véritable campagne de désinformation, ils auront activement milité pour que soit retiré à ce pays le privilège d’abriter l’événement. Au passage, ils seront parvenus à instiller suffisamment de doute et de crainte dans l’esprit des plus peureux et des hésitants. L’image de l’Afrique du Sud aura été passablement ternie. La récession économique s’y ajoutant, l’on doit aujourd’hui réviser à la baisse le chiffre des visiteurs attendus pour ce rendez-vous quadriennal.
À trois mois de l’échéance, tout indique pourtant -sauf cas de force majeure- que le premier méga-événement de ce genre à se tenir en terre africaine sera un mémorable succès. Certes, l’Afrique du Sud n’est ni la Chine, ni la Corée du Sud, ni le Japon. Mais elle n’est pas non plus un “pays africain ordinaire”. Première puissance économique du Continent, elle dispose d’infrastructures modernes, de solides institutions, d’une presse libre, d’une classe moyenne fort diversifiée et bien éduquée, d’élites industrielles et intellectuelles cosmopolites- et, lorsqu’il le faut, d’une remarquable volonté politique, d’un savoir-faire technique admirable et de réserves insoupçonnées de fierté et de dignité nationale que symbolise la figure tutélaire de Nelson Mandela.