Religion, art, anamorphose


Je lis parfois des entretiens, des articles, des textes littéraires qui m’amènent à réfléchir sur divers sujets. Ce matin, j’ai lu un entretien dans lequel les interlocuteurs conversent sur la pensée théologique ou la religion et leur contribution potentielle à penser le monde contemporain.

Le sujet m’a interpelée. Il m’invite à penser aussi ma propre position vis-à-vis la religion et où la réflexion sur le monde à partir d’une pensée nourrie par la théologie pourrait m’amener un jour. Il me ramène aussi à la place qu’occupe l’Islam dans ma propre pensée…

Mes premières tentatives d’interprétation du monde, de penser le monde, je les ai faites autour de la table à diner. Mon père, qui n’a jamais prié dans sa vie, nous a pourtant inculqué, mon frère et moi, un respect profond de la pensée et de l’héritage musulmans. Autour de la table, il nous citait des versets du Coran et nous demandait de tenter de les interpréter, de les traduire dans notre propre langage. Ce geste d’interprétation, qu’on appelle dans la pensée musulmane, l’Ijtihad, c’est-à-dire, le devoir d’interprétation, de compréhension, je me rends compte que mon père nous l’a transmis durant ces moments de quotidienneté familiale. Il nous citait aussi de la poésie, nous lançait le défi de traduire leur sens, décortiquer les métaphores, éplucher l’opacité des mots.

Pour moi, c’est cette invitation à interpréter les mystères du monde, à trouver la transparence dans l’obscurité du sens et surtout, à assumer le devoir et la responsabilité de comprendre l’incompréhensible que je retiens de mon héritage musulman… Et on le fait à travers un geste de relâchement (et non de soumission), une ouverture ou une reconnaissance du caractère furtif du monde, de l’impossibilité de saisir complètement ses mystères, et c’est cette reconnaissance d’un possible vu, senti, mais qui reste toujours au-delà de la portée de l’Homme qui nous incite encore à rêver, à réfléchir, à tendre la main vers cette infinité insaisissable à travers la créativité, l’imagination, le questionnement, tout cela dans l’espoir de se situer quelque part au cœur de cette infinité.

J’ai toujours pensé que pour mieux comprendre le monde, il faut y aller par la voie indirecte de l’art, de la musique, de la littérature, cette expressivité qui, loin d’être un simple miroir, ou un reflet, comme une certaine sociologie simpliste de l’art le prétend, agit, d’après moi, plutôt comme un prisme qui réfracte la lumière, du coup nous exposant l’intériorité de l’humanité et des sociétés et les dispersant dans diverses directions, un nombre infini de possibilités…

J’ai toujours essayé de penser la musique à travers ce prisme qui est à la fois capable d’absorber le pouvoir aveuglant de la lumière et de le renvoyer en un arc-en-ciel de possibilités. Pour penser le monde il faut toujours, à la manière d’une anamorphose qui déforme, tord, camoufle une image à travers des jeux de perspective, le regarder obliquement, jamais de manière directe sinon le secret de l’image n’est jamais révélé…

Yara



Qui a peur des musulmanes?


Je m’étais promise de ne plus intervenir dans ce débat stérile, mais voilà que je lis plusieurs textes de suite qui me heurtent de gauche et de droite.
D’abord:

1) Une chronique de Nathalie Petrowski, critique culturelle de La presse, dans laquelle elle régurgite encore le cliché, femme voilée, femme soumise, en parlant d’une chanteuse rap française, Mélanie Georgiades, convertie à l’Islam depuis des années et qui a décidé récemment de porter le voile. Sommaire de son propos: Femme subversive, critique, jusqu’au moment où elle a décidé de subvertir le plus grand cliché de la France, sa phobie du voile, en le portant elle-même. Voilà donc que la subversive est soudain devenue soumise. En fait, ce que nous dit Petrowski, c’est qu’il y a une bonne façon d’être subversive et une mauvaise façon de le faire. On aime bien ça quand les musulmanes subvertissent leur identité musulmane, mais non, non, non, qu’elles ne se mettent pas à subvertir leur identité occidentale. Il n’y a qu’une manière d’être critique et subversive et c’est celle qui nous conforte dans nos idées préconçues et surtout qui ne nous déstabilisent pas, nous pauvres Occidentaux pris avec cet Autre qui nous dérange. J’ai envie de lui envoyer la définition du concept de subversion car il est évident qu’elle ne le comprend pas. Vraiment, je n’ai jamais lu un texte aussi inconscient de ses propres paradoxes.

2) Une chronique de Mario Roy, dans laquelle il reproduit les propos d’une pamphlétiste française contre le rapport Bouchard-Taylor, sans trop le commenter. Une manière assez lâche merci de dire ce qu’il pense en se cachant derrière quelqu’un d’autre. Encore une fois, le même discours alarmiste sur le pauvre Occident en crise identitaire.

3) Une chronique de Lysianne Gagnon sur l’émigration des Québécois de souche de Montréal, dans laquelle elle lamente leur départ et leur remplacement par des nouveaux arrivants, pauvres, et “pas sufisamment acculturés”. Le Montréal serait voué, dit-elle à la décadence, comme si ces immigrants n’avaient absolument rien de positif à apporter à la ville, surtout pas rien qui vient de leur culture. “Même si les retraités [de souche qui reviennent à Montréal] peuvent encourager les industries culturelles, ce ne sont pas eux qui vont remplir les écoles, revitaliser le commerce, fonder des entreprises et insuffler un élan dynamique à la ville”. Et les immigrants dans tout ça? Leurs enfants ne remplissent-ils pas les écoles? L’avenue du Parc, qu’est-elle donc qu’une série de commerces tenues par des immigrants nouveaux et anciens? L’entrepreneurship des immigrants dont les diplômes on refuse de reconnaître, ça ne compte pas? Comme si ce n’était pas assez insultant sa première chronique, elle revient au sujet dans sa chronique d’aujourd’hui armée des opinions de citoyens qui l’appuient et qui reproduisent les mêmes clichés.

4) Nouvelle du jour: Les Suisses décident à l’invitation d’un parti d’extrême droite que 4 minarets de mosquée en Suisse c’est déjà de trop dans un référendum qui est symptomatique de l’aversion, de plus en plus normalisée, acceptée, même célébrée, que l’Europe et ses anciennes colonies nord-américaines ont développé à l’Islam. Ici encore, femmes musulmanes soumises au secours pour attiser les pires stéréotypes.

Je lis ces textes, et d’autres encore qui s’accumulent à une vitesse étourdissante et ça m’enrage. Pire qu’être musulman vivant en Occident aujourd’hui, c’est être une FEMME musulmane qui a une quelconque pensée indépendante qu’on ne peut calquer facilement au cliché désiré.

Il n’y a rien de plus terrifiant en fin de compte qu’une femme musulmane instruite, professionnelle, subversive, et qui se veut toujours musulmane selon ses propres termes. Si l’on est voilée, on est automatiquement soumise, et si on ne l’est pas, mais qu’on n’adhère pas au discours islamophobe et au dogme laïciste, si on ne publie pas un manifeste dans lequel on se met en scène comme martyre de l’Islam, on est traitée d”islamiste camouflé, de stupide, de victime de lavage de cerveau ou notre voix est tout simplement ignorée, occultée.

Entre la soumise, et l’intégriste camouflée en intégrée, les femmes musulmanes perdent sur toute la ligne à moins qu’elles ne se SOUMETTENT, quelle ironie, au cliché des islamophobes, des assimilistes ou des missionnaires de la laïcité! Et on a le culot ensuite de dire, mais ces musulmans et musulmanes soi-disant “modérés”, pourquoi ne s’expriment-ils pas?

Déprimant. Voilà.



Le monde arabo-musulman et le système de santé québécois


J’ai eu le plaisir d’organiser, le 25 septembre, un atelier de formation sur le monde arabo-musulman à l’invitation de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Voici la présentation powerpoint [cliquer sur l'image]. Et plus bas, vous trouverez les références dont je me suis servie.

Yara



Persecuting muslims in the public sphere


On being muslim


If there’s one thing I’ve learned from watching the US election primaries, it is that it is apparently very “bad” to be a muslim today. I guess I should forget about becoming prime minister of Canada (scratch that from my to-do list).

What is so enraging about the whole Obama fiasco is that, no one, whether in the media or the politicians themselves have come out and said:

And so what if he were??? Are you saying muslims who happen to be american should’nt run for the presidency?



Mernissi: La dame à la robe de plumes


Extrait de l’un des contes des Milles et une nuit, recité par Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident, 2000

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Hassan, beau jeune homme qui avait dilapidé son héritage dans les plaisirs et le vin, s’embarqua vers des îles lointaines pour se refaire. Une nuit, alors qu’il regardait la mer d’une terrasse, il fut ravi par les mouvements gracieux d’un grand oiseau qui se posa sur la plage. Soudain, l’oiseau se débarrassa de ce qui apparut alors être une robe de plumes, d’où sortit une très belle jeune femme. Resplendissante dans sa nudité, elle courut vers les vagues et se mit à nager. “Elle dépassait en beauté toutes les créatures humaines. Elle avait une bouche magique comme la bague de Salomon et des cheveux plus noirs que la nuit … Ses lèvres étaient couleur de corail et ses dents luisaient comme des perles [...] Sa taille était ornée de plis [...] Ses cuisses étaient grandes et puissantes comme des colonnes de marbre. ” Mais c’est l’intimité la plus secrète de la jeune femme qui séduisit plus encore Hassan Al-Basri: “Entre les piliers de ses cuisses, un magnifique arc était niché, lumineux comme une coupe en argent ou une urne de cristal.”



Vivre le “Je me souviens” au pluriel


Synthèse du mémoire que j’ai soumis à la Commission Bouchard-Taylor au sujet des accommodements raisonnables.

Yara El-Ghadban

J’ai présenté mon mémoire aujourd’hui devant les commissaires et j’ai eu droit à un beau dialogue avec Charles Taylor. Je ne sais pas par contre s’il sera retenu ce mémoire au moment de la rédaction de leur rapport. Taylor semblait vouloir défendre une sorte de laïcité ouverte appliquée seulement au niveau des institutions, tandis que Bouchard ne semblait pas vraiment réceptif à mes suggestions (bien qu’il ne s’est pas prononcé durant ma présentation; je me base sur ma lecture de son langage corporel).

J’ai essayé de démontrer les failles d’une politique de laïcité institutionnelle. J’espère que cette prise de parole ne sera pas en vain. Voici donc mes deux pages que j’ai lues devant les commissaires.



Démystifier l’Islam: Repères pour une pédiatrie interculturelle


Une conférence que j’ai donnée à l’Hôpital Sainte-Justine à l’invitation de l’Unité de Pédiatrie Interculturelle (UPI) le 14 novembre 2007.

Yara El-Ghadban
doctorante en anthropologie
Université de Montréal

CLIQUER SUR L’IMAGE POUR VISIONNER LES DIAPOSITIFS EN PLEIN ÉCRAN

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Lettre ouverte au Québec


Un texte que j’ai soumis au Devoir pour la page “Idées”. Il n’a pas été retenu.

Yara El-Ghadban
doctorante en anthropologie
Université de Montréal

Québec,

Ne me demande pas comment je vais. Ces jours-ci, j’ai peur. Peur des banalités quotidiennes qui rythment ma vie: allumer la télé, lire le journal, demander « quoi de neuf? », écouter la radio … Peur de la prochaine agression qui viendra de je ne sais quelle direction, tellement les sources sont nombreuses. Extrémiste, arriérée, non-intégrée, menaçante, dérangeante, irrationnelle, naïve, contrôlée, soumise, inconsciente, ignorante, les qualitatifs ne manquent pas. Être arabo-musulmane de nos jours, c’est se sentir ciblée à longueur de journée.



Égalité hommes-femmes: de l’opportunisme politique à la myopie féministe


Le gouvernement Charest a récemment annoncé avec beaucoup de fierté et fanfare médiatique qu’il fera adopter une loi modifiant la Charte des droits de la personne du Québec afin d’y inscrire la primauté de l’égalité entre hommes et femmes sur la liberté de religion à peine deux semaines après avoir reçu un avis de la part du Conseil sur le Statut de la Femme (CSF) recommandant une telle mesure. À l’exception de quelques esprits avertis des conséquences pour le moins imprévisibles d’un tel geste, les médias ont applaudi l’initiative. Pour le gouvernement Charest, c’est ni plus ni moins un coup de maître d’opportunisme politique qui permet de jouer le jeu populiste tout en affichant ses couleurs nationalistes, car n’oublions surtout pas que l’égalité entre hommes et femmes est devenue désormais un marqueur identitaire québécois (comme si cette égalité n’appartenait pas aussi à toute l’humanité).