April 22nd, 2010
Religion, art, anamorphose
Je lis parfois des entretiens, des articles, des textes littéraires qui m’amènent à réfléchir sur divers sujets. Ce matin, j’ai lu un entretien dans lequel les interlocuteurs conversent sur la pensée théologique ou la religion et leur contribution potentielle à penser le monde contemporain.
Le sujet m’a interpelée. Il m’invite à penser aussi ma propre position vis-à-vis la religion et où la réflexion sur le monde à partir d’une pensée nourrie par la théologie pourrait m’amener un jour. Il me ramène aussi à la place qu’occupe l’Islam dans ma propre pensée…
Mes premières tentatives d’interprétation du monde, de penser le monde, je les ai faites autour de la table à diner. Mon père, qui n’a jamais prié dans sa vie, nous a pourtant inculqué, mon frère et moi, un respect profond de la pensée et de l’héritage musulmans. Autour de la table, il nous citait des versets du Coran et nous demandait de tenter de les interpréter, de les traduire dans notre propre langage. Ce geste d’interprétation, qu’on appelle dans la pensée musulmane, l’Ijtihad, c’est-à-dire, le devoir d’interprétation, de compréhension, je me rends compte que mon père nous l’a transmis durant ces moments de quotidienneté familiale. Il nous citait aussi de la poésie, nous lançait le défi de traduire leur sens, décortiquer les métaphores, éplucher l’opacité des mots.
Pour moi, c’est cette invitation à interpréter les mystères du monde, à trouver la transparence dans l’obscurité du sens et surtout, à assumer le devoir et la responsabilité de comprendre l’incompréhensible que je retiens de mon héritage musulman… Et on le fait à travers un geste de relâchement (et non de soumission), une ouverture ou une reconnaissance du caractère furtif du monde, de l’impossibilité de saisir complètement ses mystères, et c’est cette reconnaissance d’un possible vu, senti, mais qui reste toujours au-delà de la portée de l’Homme qui nous incite encore à rêver, à réfléchir, à tendre la main vers cette infinité insaisissable à travers la créativité, l’imagination, le questionnement, tout cela dans l’espoir de se situer quelque part au cœur de cette infinité.
J’ai toujours pensé que pour mieux comprendre le monde, il faut y aller par la voie indirecte de l’art, de la musique, de la littérature, cette expressivité qui, loin d’être un simple miroir, ou un reflet, comme une certaine sociologie simpliste de l’art le prétend, agit, d’après moi, plutôt comme un prisme qui réfracte la lumière, du coup nous exposant l’intériorité de l’humanité et des sociétés et les dispersant dans diverses directions, un nombre infini de possibilités…
J’ai toujours essayé de penser la musique à travers ce prisme qui est à la fois capable d’absorber le pouvoir aveuglant de la lumière et de le renvoyer en un arc-en-ciel de possibilités. Pour penser le monde il faut toujours, à la manière d’une anamorphose qui déforme, tord, camoufle une image à travers des jeux de perspective, le regarder obliquement, jamais de manière directe sinon le secret de l’image n’est jamais révélé…
Yara


