Pour le St-Valentin et pour tous ceux qui ont eu un amour d’enfance


1986, ou presque. J’ai eu 9 ans le 5 septembre. Ah que j’ai attendu ce moment! Trois mois et trois semaines exactement. Je n’arrive pas à le croire. J’aurai enfin le droit d’assister à la fête du nouvel an. Mon cœur bat trop fort, j’ai l’impression qu’il quittera bientôt mon corps. Je vais le revoir, enfin le revoir. Depuis septembre, nous nous sommes à peine vus. Qu’il me manque!
- Il n’est plus un petit garçon pour faire du vélo avec toi, dit Maman.
- Il a seulement 13 ans Maman!
Et je sais que sa mère à lui, lui dit que je suis trop jeune pour monter à vélo avec lui. C’est vrai qu’il n’est plus le même, depuis qu’il est parti à cette stupide école. On dirait qu’il a grandi deux fois plus vite. Je n’oublierai jamais le jour où nous sommes tombés tous les deux du vélo qu’il essayait de conduire sur une seule roue. Vol direct dans un énorme bouquet de cactus!

Voilà. L’heure est arrivée. J’ai du mal à respirer. La porte de l’appartement s’ouvre enfin. Je le cherche du regard, faisant des manœuvres parmi les multiples jambes. Je le vois tout à coup. De loin, il me fait signe indiquant du doigt sa chambre. Je glisse parmi les verres de champagne. Je me frotte contre les robes décolletées. J’évite le baiser gras de Tante Nahid. Je m’accroche à la vie pendant que le gigantesque Oncle Fakhira me lance dans l’air avant de me rattraper. Oui, oui, j’ai encore grandi, laisse-moi donc partir! Je faufile entre les vestons carreautés, et les cigarettes à moitié fumées qui traînent dans les mains tout près de mes yeux. Encore quelques pas, et je serai délivrée!
- Attention!
Je manque de justesse le cabaret d’hors-d’œuvre qui flotte au-dessus de ma tête.



La vérité sort de la bouche des enfants


Dieu

- Maman, Dieu peut-il être méchant?
- Non chérie. Seuls les gens peuvent être méchants.

Exil

- Maman, téta Lulla vie à Dubai
- Oui
- Téta Amal vie en Palestine
- C’est bien ça
- Téta Hajjeh vivait à Beirut
- C’est vrai
- Alors pourquoi sommes-nous ici ?

Argent

- Maman, pourquoi c’est toujours nous qui allons visité la famille ? Pourquoi la famille ne vient jamais chez nous ?
- Parce qu’il faut de l’argent pour voyager
- Oh.
Pause.
- Maman ?
- Oui ma chérie.
- Qui a inventé l’argent ?



Noix de pin


Je lisais aujourd’hui un merveilleux texte sur la cuisine et l’écriture. Ça m’a fait penser à un souvenir d’enfance … Jeune fille, j’adorais les noix de pins (je les adore encore!). Ma mère les faisait griller avec des amandes pour garnir le riz et la viande hâchée. Mon plus grand bonheur était de voler quelques noix de pin pendant qu’elle s’occupait à faire autre chose. Parfois je les prenais dans mes doigts si chauds qu’elles me brûlaient. Je les aimais tant que je ne les appelais pas par leur vrai nom, snobar (en arabe). Non, pour moi, elles étaient des ca’ké (biscuits). Du dessert quoi! Maman as-tu encore des ca’ké? Ou Maman, est-ce que je peux avoir un peu de ca’ké. Juste un peu? Elle ne voulait jamais bien sûr que j’en prenne car elle savait que je ne pourrai jamais me limiter à “juste un peu”. Elle devait toujours faire griller d’autres, car les noix de pin qui survivaient à ma gourmandise couvraient à peine le plat de riz.

Ce soir, j’ai fait un plat très modeste pour le souper, un plat de paysans comme on dit chez les Palestiniens : des petits pois, de la viande hâchée, sautés avec des onions, du poivre, sel, et du riz. ET j’ai fait griller des noix de pin pour le garnir … ET je me suis mise à grignoter sur mes « biscuits », en lisant mon texte merveilleux qui s’intitule “la recette magique” … Un moment de bonheur parfait.

Yara



Les étés à Damas


J’ai ce souvenir de mes étés en Syrie. Le souvenir de ma grand-mère maternelle, Rasmiyeh, dont les grands yeux verts et la peau bronzée m’impressionnaient toujours, faisant bouillir le lait tout frais que le fermier venait de nous apporter au petit matin. Il arrivait à l’aube avec deux gigantesques pots remplis de lait cru. Du lait qu’on dit en arabe “portant encore en lui tout son bien”, pour dire qu’il n’a été ni filtré, ni bouilli, ni écrémé. Du lait de vache que l’homme n’a encore pas eu le temps de retoucher. Que j’aimais ce moment, lorsque la porte sonnait et que je sautais du lit pour l’ouvrir, sachant ce qui m’attendait de l’autre côté. Là je le voyais, ce gentil monsieur d’un certain âge, penchant le dos, les bras étirés jusqu’au bout, les paumes enveloppant les poignées des pots qu’il arrivait difficilement à soulever. Des pots si pleins que des petites vagues blanches débordaient au moindre mouvement, ornant avec leur écume crémeuse la bouche ouverte du pot. Ce lait était si riche qu’il avait une couleur jaune et un goût sucré comme s’il avait été infusé dans du miel. Ma grand-mère arrivait aussitôt avec un gigantesque chaudron que le fermier lui remplissait de lait. Elle l’installa ensuite sur un petit feu et y faisait bouillir le lait pendant une ou deux heures bien patiemment. Mon frère et moi prenions tout de suite position de chaque côté du chaudron, des cuillères dans la main et la langue lubrifiée de salive. Nous léchions les couches de crème qui s’accumulaient sous l’effet du feu. Éventuellement, les cuillères partaient et nous y allions carrément avec les doigts. Je me souviens que ce lait était le seul que je prenais sans sucre. Nous en buvions un grand bol qui nous suffisait pour plusieurs heures.

La maison de mes grands-parents à Damas avait une allure intemporelle: des portes françaises pour chaque chambre, une toilette traditionnelle (le genre sans siège) et un bain avec une chauffeuse sur charbon que ma tante Fahmiyeh nous allumait pour nous laver. Le bain n’était dans les faits qu’une petite sauna à vapeur. Le petit feu qui brûlait à l’intérieur de la chauffeuse noire, plantée là au milieu du bain comme un vieux baobab me fascinait. Je voyais de par la petite vitrine ces flames qui brûlaient dans une chambre saturée d’eau et le paradoxe de la chose n’a jamais perdu son effet. Leur danse gaie et insouciante au coeur même de l’océan m’hypnotisait. Combien de fois la voix de ma tante venait-elle de l’autre côté de la porte m’arracher de ma rêverie pour me rappeler que d’autres attendaient leur tour aussi? Dans ces moments de transe, le conte de la petite fille et les allumettes me venait toujours à l’esprit. Réveillée bien malgré moi, je prenais aussitôt le grand bloc de savon posé sur une petite tablette en bois. Un savon artisanal fabriqué de l’huile d’olive. Il était vert, bien carré, ne faisait pas de mousse et fondait à peine, mais nous sortions, grâce à lui, toujours la peau propre et lisse comme la soie.

Ces petites quotidiennetés d’un temps révolu, j’ai pu les effleurer juste avant qu’elles ne disparaissent complètement. Et pour cela je remercie les dieux.

Yara



What do you do when you’re so far away?


I’m organizing a new year’s party this year. Haven’t celebrated new year’s for years. The submission of my thesis seemed to be the perfect occasion to get back to living and entertaining. But how do you go on living and entertaining when you know fellow Palestinians are dying, mourning, screaming? When I told my mother that my gut can’t take celebrating while Gazans are being slaughtered like animals, she said “but when did our story ever be about anything but suffering? Canceling your party wont add or subtract anything from what has been happening for decades now”.

Palestinians in diaspora have always consoled themselves by arming their helplessness with symbols and symbolic action. Wear your Palestinian scarf, join the annual Nakbah demonstrations, buy Palestinian olive oil, visit your land and spend your Canadian dollars in Old Jerusalem, cancel a party here, pause for a moment of silence there, sponsor a child here, write an angry letter there. In the beginning it feels good, productive, but then gradually reality tears away at the symbolism and the meaning of it all. Gradually you realize that all these gestures are just that, gestures, with no real impact, and symbolism gradually turns into artifice and meaning into farce and gestures into really bad theater. You realize that this is not really about your fellow Palestinians that are suffering so far away, but about you lieing to yourself and making yourself feel better about being helpless.

So you have really no option but to go on with your life and swallow your helplessness whole and let it feed into resentment and cynicism and hate. Keep wearing your scarf as you sip your champagne and keep yelling at the TV as you eat your tabouleh and keep getting into debates about engagement in the comfort of your living room.

It’s enough to drive the sanest of human beings into insanity when you pause long enough to think about it.

Yara



Palestine et le deuil de Mahmoud Darwich


Textes écrits en août 2008

L’arrivée

L’après-midi s’achève à Taybeh, une petite ville arabe dans une mer israélienne. Il fait un bon 32 degrés, avec je ne sais combien de plus s’il l’on ajoute l’humidité, mais le vent du Nord est de la visite. Moi qui ne fais jamais la sieste, j’ai succombé volontiers à ses doux baisers, m’endormant avec l’amour aux temps du coléra de Gabriel Garcia Marquez couché lui aussi paresseusement à côté.

Je m’installe tranquillement dans la quotidienneté palestinienne des Arabes d’Israël, me réveillant ce matin à l’odeur appétissante des miches de pain fraîches aromatisées au safran et d’autres épices délicieuses dont le nom échappe à l’urbanisée que je suis. Sur le balcon, ma belle-mère a planté des petits arbustres et des lits d’herbes fines un peu partout. Célèbre pour mon thé, je reprends avec plaisir mon poste devant la théière quand je viens en Palestine, récoltant les petites feuilles de menthe ou de sauge ou de thym (selon les goûts) du balcon pour ma formule secrète (le secret est dans le dosage du thé, des herbes et du sucre, mais je ne vous dirai pas quel est le dosage!).

Le balcon est trop chaud durant le jour, mais en fin d’après-midi, le palmier qui n’arrête pas de s’allonger jete son ombre protecteur sur le coin à l’ouest. Cette année, ses branches portent des dizaines de kilos de dattes qui seront mûres pour être récoltées juste à temps pour le Ramadan au début du mois de septembre. Dès que le soleil s’éclipse derrière le palmier, ma belle-mère sort aussitôt avec le seau rempli d’eau et arrose généreusement le plancher. Les sièges et les tables de café envahissent du coup le balcon, et les enfants sortent en train leurs tricylettes (c’est un balcon fait pour une grande famille donc il est assez grand pour accueillir une vingtaine de personnes et une ou deux tricycettes!).



Aimer


L’une de mes meilleures amies, celle que j’ai connu depuis mon arrivée au Canada, a enfin trouvé l’amour et se marie en mai. Nous sommes allées récemment acheter sa robe de mariée ensemble. Je lui dédie ce petit poème.

Yara

Aimer, c’est …
Respirer la liberté
Se lever sur les pointes des pieds
Pendre les bras des branches grimpantes
Creuser les ongles dans les creux des briques
Plier les orteils en crochets
Et sauter.



Arc-en-ciel


Le 31 juillet. Une journée pluvieuse, un peu étouffée. Dommage … car il faisant si beau en ce jour du 31 juillet 1989. Ce jour même, 19 ans plutôt, je descendis d’un avion.

Que les mythes ont changé depuis des millénaires. L’étranger qui apparaissait soudain dans la clairière, surprenant, inattendu, celui qui arrachait difficilement son bateau à la mer, soulagé d’avoir survécu à la fureur de Poséidon, atterrit aujourd’hui du ciel comme un extra-terrestre, accueilli par une congrégation d’ouvriers, d’officiers, de contrôleurs …

En écoutant distraitement le radio-journaliste se plaindre du temps, des images trottent dans ma tête, basculent l’une sur l’autre, dégringolent des lieux de ma mémoire gauchement, arbitrairement, avant de tomber sans ordre et sans invitation sur ma page.

Première image: Les heures passées au bureau de l’immigration, étendue sur les sièges froids et raides de la salle d’attente, oscillant entre sommeil et éveil. Tellement fatiguée. Épuisée.

- Qu’il est loin le Canada!, mon corps me disait.



Légende argentine


Elle compta les lumières passagères reflétées dans l’asphalte. Un juillet aussi sombre, aussi dépourvu de soleil, elle n’en avait jamais vu. Comme si le ciel pleurait pour la consoler, il pleuvait pleuvait pleuvait sans cesse depuis leur arrivée deux mois plutôt. Comment assimiler la notion, en si peu de temps, que les saisons étaient renversées dans les pays du Sud?

Derrière elle, la cacophonie argentine des autres écoliers l’agressait. L’autobus était beaucoup trop petit pour le nombre d’enfants qu’il transportait. Solitaire, elle chuchota à elle-même une berceuse, suppliant le bon Dieu de la rendre invisible. Mais la voix qu’elle ne reconnaissait que trop bien perça aussitôt ses oreilles comme une flèche lancée de l’enfer. Le garçon s’était accordé la vocation de les harceler, elle et son frère, depuis le premier jour de leur arrivée. Bien qu’elle parlait déjà couramment l’espagnol, le vocabulaire nécessaire pour lui renvoyer toutes les saletés qu’il leur lançait, lui manquait.

Nouvelle stratégie: l’ignorance totale. Il n’existe pas.



Les mille et une filles de Schéhérazade


6h00. Zadah, mon réveille-matin humain, s’introduit silencieusement dans la chambre, repose doucement sa tête sur mon ventre et attend. Bien que je sois épuisée, je me lève. Merci mon amour pour m’avoir réveillée, aurais-je voulu lui dire … mais je ne dis rien. Je la porte dans mes bras.

- Fau’ maman, me dit-elle, indiquant l’escalier.
- Non Zadah, on dit taht. Fau’ c’est pour aller en haut. Nous sommes déjà en haut.
- Non! Fau’ Ma-MAN!

Je rend les armes. Si un enfant de trois ans décide qu’en haut c’est en bas, donc en haut c’est en bas. Point final.

7h00. Elle est enfin assise à sa table miniature, savourant son Cherrios au miel. Il y a trop de sucre là-dedans, mais bon. J’entends les pas légers de Kynda sur l’escalier.

- Bonjour kat-koush! déclaré-je avec enthousiasme en espérant court-circuiter l’inévitable «Ma-maaaan» prolongé.

Tactique péremptoire à la Bush.